
Aujourd’hui, il est communément admis par la majorité du grand public du jazz (celui qui plébiscite le jazz vocal, va aux concerts et achète des rééditions de disques historiques à vil prix) que le free jazz a nui à l’appréciation du jazz dans son ensemble et est inécoutable sur disque au petit-déjeuner.
Loin de chercher à infirmer globalement ces prises de position, je me propose d’un côté de les justifier et d’un autre de les nuancer voire de les contredire.
Pour cela il faut revenir à l’histoire du jazz et relater l’apparition du free jazz au tout début des années 60. Mais avant de parler d’Ornette Coleman et de son disque intitulé « Free Jazz », il est important de rappeler que, d’un point de vue strictement musical, la première prise de liberté par rapport aux trames harmoniques du jazz mainstream et du bebop a été le fait de musiciens Blancs : le pianiste chicagoan Lennie Tristano et ses disciples, qui ont enregistré deux thèmes sans tonalité précise à la fin des années 40.
Un « écart » par rapport aux normes de l’époque qui n’a pas fait école.
C’est donc Ornette Coleman qui le premier parle de jazz free et, effectivement, son enregistrement en double quartet sonne comme une bombe dans le paysage sonore américain du début des sixties. Les réactions négatives des tenants d’un jazz moins révolutionnaire ne tarderont pas à s’exprimer et, de Louis Armstrong à Charles Mingus en passant par Stan Getz, nombreux sont les musiciens qui conspuèrent le saxophoniste à l’alto en plastique, lequel — de surcroît — ajouta peu après à son instrumentarium un violon et une trompette dont il jouait de façon fort peu conventionnelle et objectivement critiquable en termes de justesse.
On peut cependant remarquer que des musiciens hostiles au free jazz s’en sont pourtant plus ou moins rapprochés tels Charles Mingus, qui a embauché des instrumentistes proches de cette esthétique comme le saxophoniste, clarinettiste et flûtiste Eric Dolphy ou le trompettiste Ted Curson. Parmi les musiciens au style plus « classique », certains ont soutenu Ornette : le pianiste John Lewis, le batteur Shelly Manne, le corniste et musicologue Gunther Schuller… Et Sonny Rollins s’est momentanément essayé au jeu free en enregistrant en quartet avec le trompettiste Don Cherry, alors membre du quartet d’Ornette. De même que John Coltrane épousa cette esthétique à la fin de sa vie en invitant le saxophoniste Pharoah Sanders et le batteur Rashied Ali (avec lequel il enregistra en duo, pour la première fois de sa carrière, son ultime opus « Interstellar Space ») à rejoindre sa formation.
Par ailleurs, si on connaît un peu l’histoire du jazz, il est évident que cette « révolution » et cette « new thing » est en fait le prolongement, vingt ans après, de la précédente : celle du bebop qui, au début des années 40 provoqua aussi des remous et des critiques acerbes aux USA et en Europe. Ainsi en France s’affrontèrent les « raisins aigres » et les « figues moisies ».
Qu’une jeune musique comme le jazz connaisse des évolutions lentes ou sismiques tous les vingt ans n’a rien d’extraordinaire. En musique classique n’a-t-on pas vu les baroques renier la musique médiévale puis les classiques se démarquer des baroques et ainsi de suite jusqu’à la musique contemporaine actuelle, qui fait autant fuir le grand public que le free jazz ?
On pourrait d’ailleurs affirmer que la musique contemporaine, comme le free jazz, correspond à une époque où le bruit (entre autres celui des machines et des véhicules) tend à se répandre et à remplacer — dans un environnement de plus en plus urbain — les sons naturels : le chant des oiseaux, le hennissement des chevaux, le son des cloches, le coassement des grenouilles…
La possibilité de sonoriser fortement de grands espaces de concert ou des scènes de festivals va aussi dans ce sens, et des musiques fortement électrifiées comme le rock (hard ou pas), le funk, le punk, le métal, l’électro… en ont largement profité et continuent à le faire.
Donc il faut reconnaître que le free jazz — qu’on l’apprécie ou non — était à sa naissance, d’une certaine façon, bien de son époque.
Il faut aussi ajouter que cette époque (les années 60/70) était une période de remue-ménage social et politique : les luttes ou guerres d’indépendance dans les colonies, mai 68 en France et en Europe, les émeutes raciales et les grandes marches contre le racisme aux USA, le terrorisme de l’ETA en Espagne, de la Bande à Bader en Allemagne, des Brigades rouges en Italie… toutes manifestations plus ou moins violentes qui ont amené Philippe Carles et Jean-Louis Comolli à intituler leur ouvrage « Free Jazz-Black Power ».
Et de fait les tenants du free jazz aux USA, majoritairement Noirs, avaient souvent des relations avec les mouvements socio-politiques de l’époque, voire avec les Black Panthers. Donc, là encore, le free jazz s’inscrit dans un contexte historique qui en explique bien l’apparition.
Maintenant examinons le phénomène tel qu’il se développa en Europe. Si le free jazz apparut sur le Vieux Continent, c’est clairement dû à l’arrivée — en France et ailleurs — de musiciens free Noirs-américains fuyant le racisme et la répression des mouvements socio-politiques aux USA. L’Art Ensemble of Chicago, Anthony Braxton, Alan Silva, Don Cherry ou Bobby Few séjournèrent plusieurs mois ou années à Paris, à Londres, à Rome, à Copenhague… et ils jouèrent volontiers avec des musiciens européens, et même avec des chanteuses non étiquetées jazz telles que Colette Magny.

© The Art ensemble of Chicago
Cette proximité avec la scène locale européenne contribua fortement — et paradoxalement en apparence — à libérer les musiciens européens de l’emprise du jazz américain.
En effet, le free jazz américain s’était lui-même distancié des codes typiquement étatsuniens du jazz mainstream et du bebop : standards issus de comédies musicales de Broadway, arrangements harmoniquement sophistiqués, mélodies accrocheuses, rythme ternaire du swing… et s’était rapproché du blues le plus populaire et des musiques africaines ou indiennes. S’étant libérés de ces codes anciens, les free jazzmen US ont aidé leurs collègues européens à faire de même et à se départir de l’harmonie classique ou bop pour retrouver une liberté rythmique et mélodique ou pour se ressourcer dans la tradition populaire locale, ce qu’exprime à merveille le nom du collectif lyonnais ARFI : Association à la Recherche d’un Folklore Imaginaire — né à la fin des années 60 et encore actif aujourd’hui — dont les groupes phares sont le Workshop de Lyon et le grand orchestre La Marmite Infernale.
C’est que, sur le modèle des luttes socio-politiques en Europe et aux USA, les jazzmen européens se sont de plus en plus rassemblés en collectifs : le BIM aux Pays-Bas (Willem Breuker, Han Bennink, Misha Mengelberg…), l’ICP en Grande -Bretagne (Derek Bailey, Evan Parker, Tony Levin…), les musiciens de Wuppertal en Allemagne (Peter Brötzmann, Peter Kowald…)… ce qui aboutit, chez ces artistes, à un certain renoncement à une carrière personnelle au profit d’une pratique et d’un engagement collectifs.
Nombre de festivals dédiés au free jazz virent alors le jour en Europe : Moers en Allemagne, Chantenay-Villedieu en France, Clusone en Italie… et ces festivals attiraient un large public que ces sonorités libertaires ne faisaient pas fuir, au contraire, et qui retrouvait cette ambiance bruyante, collective et festive dans les manifestations contre la guerre au Vietnam ou contre le nucléaire.
Toute une époque, donc, et on ne peut parler sensément du free jazz si on oublie le contexte social et politique international dans lequel il est né et s’est développé, pour connaître un net recul au fur et à mesure que les sociétés européennes et la société américaine évoluaient.
Alors, avant d’examiner ce qui reste du free jazz aujourd’hui il faut regarder en quoi il a constitué une révolution et débouché sur une musique prétendument inécoutable.
Pour commencer on remarquera que, si l’on écoute aujourd’hui les premiers enregistrements d’Ornette Coleman sur le label californien Contemporary puis chez le newyorkais Atlantic, on entend clairement une filiation par rapport au bebop, et il est évident qu’Ornette a écouté et apprécie Bird. Des compositions telles que « Lonely Woman » ou « Rambling » possèdent une belle mélodie et sont devenues des standards. Ornette a même enregistré un thème de George Gershwin, « Embraceable You », et il a souvent fait allusion à Thelonious Monk et au blues — comme dans « When Will the Blues Leave ? » ou « Monk and the Nun » — dans les titres de ses compositions qui, comme ce nom l’indique, sont… composées, donc écrites et non « libres » de toute attache.
Car si le free jazz s’est peu à peu libéré de l’écriture, des structures AABA des chansons de Broadway et de l’alternance thème/solos/thème du bebop, on peut comparer cela à ce qu’ont fait, en peinture, les impressionnistes puis les cubistes qui se sont libérés des codes esthétiques et des techniques des époques précédentes.
Le jazz — comme la musique classique, la peinture ou l’architecture occidentales — est une musique « savante » en partie d’origine européenne. Elle est donc — contrairement aux musiques traditionnelles qui cultivent et suivent la tradition — contrainte à évoluer et à subir des métamorphoses. Mais elle ne rompt jamais complètement avec le passé, et le free jazz a de fortes connections avec le blues et avec la pratique de l’improvisation collective du jazz New Orleans.
Sans racines, un arbre ne peut pas pousser. Mais si on le greffe, il portera de nouveaux fruits.
L’un des problèmes du free jazz est donc qu’il ne correspond plus aux goûts et aux pratiques des sociétés contemporaines, individualistes et friandes de musiques apaisantes comme souvent la chanson ou « mécaniques » et stimulantes comme le disco, le rap, l’électro…
Une partie de ceux qui pratiquaient le free jazz naguère ont adopté une nouvelle terminologie pour catégoriser leur pratique : musique improvisée. Cette dernière a ses adeptes mais reste une musique de niche. En fait l’uniformisation des goûts liée au développement relativement récent des médias audio-visuels, de l’internet, des réseaux sociaux et du streaming ne permet guère à des tendances différentes de la majorité de voir le jour ou de se perpétuer.
Alors le free jazz est-il une musique élitiste réservée à quelques oreilles friandes de bruits incohérents ? Certes non. Mais la meilleure façon de le découvrir et de l’apprécier est de l’entendre et de le voir live on stage. Dans ce contexte, voir et écouter des musiciens fortement investis dans une pratique qui mobilise amplement le corps a toutes les chances de toucher des individus que n’effraient pas les débordements physiques, mélodiques et rythmiques. Il y a encore quelques lustres, un concert de l’Art Ensemble of Chicago, du Willem Breuker Kollektief, de l’Italian Instabile Orchestra ou de l’Arkestra de Sun Ra était une expérience visuelle et auditive fort réjouissante et qu’on ne pouvait guère oublier.
Par contre, effectivement, ce type de jazz n’est pas écoutable sur disque à n’importe quel moment de la journée et avoir vu et entendu sur scène les formations citées plus haut n’impliquait pas nécessairement d’acheter leurs disques.
Mais vous, auditeurs européens ou états-uniens, mangeriez-vous une paëlla, un couscous épicé ou un plat indien ou indonésien au petit déjeuner ?
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PS : Un petit conseil d’écoute pour terminer : si vous êtes allergique au free jazz, allez écouter le morceau « Conference of the Birds » du contrebassiste britannique Dave Holland sur le label ECM. Peu après son passage chez Miles Davis, qui s’était converti au jazz électrique, Holland compose un morceau entièrement acoustique et à cinq temps avec Sam Rivers à la flûte, Anthony Braxton au sax soprano et Barry Altschul à la batterie et au marimba. Rivers (qui a collaboré un temps avec Miles) vient du hard bop et Braxton est un fan du jazz cool de Paul Desmond et Lee Konitz.
A eux quatre, ils proposent une musique hautement mélodique et rythmiquement chaloupée qui n’a pas grand-chose de free mais s’inspire de la liberté de ce style. Ecouter ce morceau est, selon moi, la meilleure porte d’entrée vers le free jazz qui, dans sa dynamique extravertie et souvent bruitiste ou désordonnée, a produit des déchets mais aussi de belles pépites.
A vous de fureter, si le cœur vous en dit, et de vous faire une playlist free écoutable (au moins par vous). Ne comptez pas sur moi pour vous y aider : je ne suis pas votre père ni votre prof. Je suis un homme liiiiiiibre, que diable ! ;-)))




















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