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Pendant quelques journées du (joli) mois de mai, Dijon a parlé toutes les langues du jazz. Dans les couloirs du conservatoire, autour des tables rondes, dans les cafés du festival et jusque sur les pavés du Palais des Ducs, on croisait des musiciens albanais, serbes, monténégrins, macédoniens, français… et surtout beaucoup de sourires, d’accents mêlés et d’idées en circulation.

Les 14 et 15 mai, la capitale bourguignonne accueillait la sixième rencontre du réseau Jazz France Balkans, un projet né en 2019 avec une conviction simple : le jazz reste l’une des plus belles façons de faire dialoguer les territoires. Depuis ses débuts, le réseau relie Dijon et Chambéry représentant la France, à Tirana, Korçë, Bitola, Niš et Podgorica, autour d’un même tempo : celui des musiques actuelles et des échanges culturels.

À Dijon, cette année, cette partition collective a pris une saveur particulière.

Car ici, on ne parle pas seulement coopération culturelle à coups de dossiers administratifs et de badges plastifiés. Le réseau réunit surtout des gens de terrain : musiciens, enseignants, journalistes, programmateurs, responsables de festivals, responsables de la culture ou des relations internationales dans les municipalités du réseau. Des personnes qui vivent le jazz au quotidien et qui savent qu’une bonne conversation après un concert peut parfois produire autant qu’un séminaire entier. Et tout ceci sous l’égide des municipalités investies et concernées par le projet, avec Dijon comme fer de lance !

Pendant deux jours, les tables rondes ont donné le ton. Et contrairement à certains colloques où l’on regarde discrètement sa montre au bout de quinze minutes, ici les discussions avaient quelque chose de vivant, parfois passionné, souvent drôle, toujours incarné. L’écoute, si chère au jazz, était la clef de sol des dialogues, réunions et tables rondes organisées.

La première grande rencontre portait sur « le jazz comme facteur de paix ».

Sujet ambitieux, presque vertigineux dans une région marquée par une histoire complexe. Pourtant, loin des grandes formules abstraites, les intervenants ont parlé de choses concrètes : la manière dont les musiciens circulent, collaborent, se rencontrent malgré les frontières, les mémoires ou les tensions politiques. Le jazz apparaissait alors moins comme un symbole naïf de fraternité universelle que comme une pratique très réelle du dialogue. Sur scène, les regards croisés de Saša Miljković pour Nis en Serbie, de la musicologue Anne Legrand, membre de l’Académie du Jazz et du pianiste, compositeur Gréco-Français Stéphane Tsapis, remplacé au pied levé, pour raisons familiales, par moi-même sous la conduite du maestro Bertrand Fort, directeur des Relations Internationales de Dijon, rappelaient au fond une évidence : improviser ensemble demande déjà une forme rare d’écoute mutuelle.

Le lendemain matin, changement de décor mais même énergie avec une discussion consacrée au jazz dans les médias. Sujet sensible dans un monde où les algorithmes semblent parfois préférer les vidéos de chats aux solos de contrebasse, les figures célèbres décédées en couverture des magazines, aux musiciens de la scène actuelle, des pantomimes absurdes comme l’Eurovision, à de vrais festivals de Jazz…

Autour de la table, journalistes et professionnels des relations publiques ont échangé sans langue de bois sur les difficultés du secteur : disparition progressive de certains espaces critiques, économie fragile des médias spécialisés, vitesse permanente des réseaux sociaux. Mais là encore, pas de nostalgie plombante.

Au contraire, les échanges ont montré que le jazz continue de trouver de nouveaux chemins pour exister, notamment grâce aux plateformes indépendantes, aux réseaux européens et à une nouvelle génération de passionnés. La discussion, modérée par votre serviteur, réunissait notamment le journaliste Nenad Georgievski, pour la Macédoine du Nord, Danica Popović pour la Serbie, ainsi que la spécialiste néerlandaise des relations publiques jazz, Arlette Hovinga.

Autre sujet essentiel : l’enseignement du jazz. Comment transmettre une musique qui repose justement sur la liberté, le risque et l’invention ? Là aussi, les échanges menés par Emilija Sarabska,  représentante de la Municipalité de Bitola, ont évité les recettes toutes faites. Les intervenants ont insisté sur la nécessité de préserver la curiosité des jeunes musiciens tout en leur donnant une solide base technique.

Une équation parfois délicate : apprendre les règles sans étouffer l’envie de les contourner. Les discussions entre Gentian Rushi, fondateur du département Jazz à l’Université de Tirana en Albanie, Bertrand Furic, directeur de l’APEJS à Chambéry et Benoît Lallemand,  directeur de l’association Jazz’On Dijon. ont dessiné une pédagogie du partage, ouverte sur les traditions locales autant que sur les circulations internationales.

Enfin, la dernière table ronde consacrée aux « Femmes dans le Jazz¨ a conclu ces riches et conviviales rencontres.

Sans militantisme de façade ni discours convenus, les intervenantes ont parlé très concrètement des obstacles encore présents, des mauvaises habitudes persistantes (dans les Balkans les Big Bands de Jazz ne comptent -tenez-vous bien!- aucune musicienne…) et du besoin de rendre les scènes plus ouvertes. Pour cette table ronde animée par Maja Popovic : présidente de l’association « Jazz Art », a présence de la musicologue Iva Nenić, de la multi-instrumentiste Jasna Jovićević et de Andrew Read, Fondateur du magazine Jazz in Europe, donnaient à cette discussion une profondeur particulière, nourrie autant par l’expérience artistique que par le travail de terrain.

Il faut souligner que le cœur battant de cette édition fut en particulier la résidence du France Balkans Jazz Band. Pendant trois jours, de jeunes musiciens (musiciennes surtout!) venus des différentes villes partenaires ont travaillé ensemble au Conservatoire de Dijon sous la houlette de mentors du réseau. Au programme : standards de Miles Davis, thèmes balkaniques, improvisations, ajustements de dernière minute et cette étrange alchimie propre au jazz, où des inconnus musiciens de jazz, deviennent un groupe presque du jour au lendemain, improvisent, jouent s’écoutent, transmettent une énergie joyeuse et invraisemblable.

Et le symbole était fort : cette année, cinq des sept musiciens de l’orchestre étaient des femmes, signe d’une volonté très concrète de féminiser une scène jazz encore souvent déséquilibrée.

Bien sûr, tout n’est pas toujours simple. Les organisateurs l’ont reconnu avec franchise : certains financements européens restent difficiles à obtenir, plusieurs villes invitées n’ont pas encore rejoint l’aventure et le projet avance parfois avec l’élégance artisanale d’un vieux van rempli d’instruments et de câbles emmêlés. Mais il avance. Et plutôt bien.

La preuve : le réseau prépare déjà une troisième phase avec davantage d’outils numériques, de coopérations entre écoles de musique, de résidences pédagogiques et peut-être bientôt une ouverture vers la Romania, la Greece, la Croatia et la Slovenia.

Le bouquet final avait lieu dans le cadre du festival D’Jazz dans la Ville, avec le concert du France Balkans Jazz Band : (voir la Vidéo)

Musiciens :

Elsa DONON (France) , Saxophone ;

Tezan HAYRETTIN (Macédoine du Nord) Guitare ;

Mina STOJANOVIC (Serbie) Clavier ;

Nikolina STRUGAR (Monténégro) Contrebasse ; 

Iris SULA (Albanie) Flûte et chant ;

Johrim TRIOMPHE (France) Batterie ;

Gabriel ZANLONGHI (France) Trompette.

Puis vers 22H30, et par 8°C, le concert du trio du guitariste Macédoine du Nord, Sašo Popovski. Un jazz de très haut niveau, dans le site majestueux de la Cour de Bar, du Palais des Ducs, le jazz voyageait librement entre swing, mélodies balkaniques et énergie contemporaine. Un jazz  libre et sans passeport. (voir la Vidéo)

Line Up:

Saso POPOVSKI – guitare ;

Ivan BEJKOV – contrebasse ;

Aleksandar SEKULOVSKI – batterie.

En quittant Dijon ce soir-là, on avait un peu l’impression que l’Europe ressemblait encore à quelque chose de simple et beau : des villes impliquées, des instruments, des discussions qui finissent tard, et des musiciens capables de se comprendre sans traduire un seul mot. Le Jazz s’improvise de toutes les couleurs.

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