
J’ai eu l’occasion d’interviewer Mike Westbrook — qui vient de mourir le 13 avril 2026 à tout juste 90 ans —et son épouse Kate lors d’un de leurs derniers passages à Paris où ils jouaient en trio avec le saxophoniste Chris Biscoe au 19 Paul Fort d’Hélène Aziza.
C’était en 2013 ! C’est dire le peu d’intérêt que la France a accordé à un des plus grands musiciens britanniques et européens, un musicien que les directeurs de festivals avaient abondamment invité et que le public français avait applaudi à maintes reprises au cours des décennies précédente.
Cela confirme — s’il en était besoin — à quel point les décideurs hexagonaux font la pluie et le beau temps en matière de programmation, et négligent souvent des artistes majeurs au profit de « petits nouveaux » parfois peu intéressants.
Car Mike Westbrook, c’est un monument du jazz européen. Il a commencé à se faire connaître en Grande-Bretagne à la fin des années 60 à la tête de grands orchestres où figuraient des solistes du calibre du saxophoniste John Surman ou du trompettiste Kenny Wheeler. C’était, sur le Vieux Continent, une époque bénie pour ce type de formation : le Willem Breuker Kollektief en Hollande, le Globe Unity Orchestra d’Alexander von Schlippenbach en Allemagne, les orchestres de Jef Gilson en France, plus tard le Vienna Art Orchestra en Autriche ou l’Italian Instabile Orchestra.
La spécificité de Mike Westbrook, dans ce contexte éminemment créatif, fut de proposer soit un grand orchestre soit un brass band plus petit et de puiser son inspiration à diverses sources, musicales ou littéraires, telles que les poètes Arthur Rimbaud, William Blake ou Federico Garcia Lorca dont Kate Westbrook chantait les textes dans la langue originale.
Ainsi, Westbrook rendit-il hommage tour à tour à Duke Ellington, aux Beatles, à Kurt Weill ou à Rossini avec un savoir-faire compositionnel impressionnant et multiforme, souvent teinté d’un humour très british. Les tournées en Europe et les commandes de festivals et de salles de spectacle se multiplièrent pendant des années, et entendre et voir un concert de Mike Westbrook était à chaque fois une expérience immersive dans le creuset d’une musique en fusion, foisonnante d’idées, de poésie, de clins d’oeils à la musique populaire et savante. Westbrook lui-même s’exprimait tantôt au piano tantôt au petit tuba et il est clair qu’il venait aussi bien du jazz que du monde des fanfares populaires britanniques.
Totalement autodidacte en matière de composition, cette approche personnelle de l’écriture lui conférait une grande liberté et une originalité indéniable, sans la moindre posture intellectuelle ou élitiste. Une approche que l’on retrouvera plus tard chez Django Bates, un de ses cadets qu’il a influencé de façon évidente.
Au fil des ans, voyant le public international le délaisser et vu la difficulté de faire vivre un grand orchestre, Westbrook se produisait le plus souvent à l’étranger avec un trio où figurait sa femme Kate, au chant et au petit tuba, et le saxophoniste Chris Biscoe.
Mais il a toujours continué à diriger un grand orchestre d’amateurs passionnés pour lequel il écrivait et qui se produisait en province au Royaume Uni. Westbrook était aussi à l’aise dans la musique savante que dans le jazz et dans la musique populaire qu’il mêlait et transcendait avec une verve roborative qui manque certainement à ceux qui ont pu l’entendre à la grande époque.
Que son décès, à tout juste 90 ans soit une occasion de (re)découvrir son œuvre.

©Mike Westbrook interview by Thierry Quenum
©Photo Header tirée de la cover de « Band of Bands »



















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