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Intituler ainsi un article, c’est — avant même qu’il soit lu — s’exposer à une virulente volée de bois verts de la part des néo-féministes qui ont, depuis quelques années, occupé massivement l’espace médiatique.

Peut me chaut des critiques et récriminations que je risque d’encourir, car je vais chercher ici à analyser des phénomènes dont la réalité n’est pas contestable et à exprimer des points de vues plus discutables et qui, justement, ne demandent qu’à être discutés dans le respect de la parole et de la pensée de l’autre.

Le sujet de la place des femmes dans le jazz est à la mode. On trouve, sur You Tube une interview de deux musiciennes françaises intitulée « La revanche des jazzwomen ».

Voici quelques années est paru un livre dont le titre est « A l’invisible nulle n’est tenue » (chroniqué ici même par un de mes éminents collègues). Par ailleurs on voit fleurir ici ou là des hommages à Mary-Lou Williams, à Carla Bley, voire à Melba Liston… Sans compter le fait que, depuis la nomination de Fred Maurin à la tête de l’ONJ, le gouvernement a imposé à cet orchestre national subventionne de pratiquer la parité entre musiciens et musiciennes, ce qui évidemment est une excellente initiative.

Au sein de l’Académie du Jazz — dont je suis membre — on a également commencé à réaliser — à la demande du sponsor de l ‘Académie — la parité dans les commissions et dans les nominations aux divers Prix, ce qui, là encore, est fort louable dans le principe. Cependant, quand après deux tours de vote impartiaux, il n’y a pas assez de femmes dans le choix des nominés — donc pas de parité — on élimine un « pauvre homme » et on fait remonter une dame dans le classement pour les phases finales. Hélas pour l’homme éliminé à cause de son sexe — et en fait hélas aussi pour la dame qui l’a remplacé. Car je trouve cette démarche un peu condescendante, sinon méprisante. Finalement, comme la majorité des votants — hommes et femmes — n’avait pas choisi au départ la dame en question, celle-ci se trouve systématiquement éliminée, lors des tours de vote suivants.

C’est délirant et débile… mais le sponsor de l’Académie du jazz est ainsi satisfait !

Maintenant revenons un peu à l’histoire du jazz, né — comme on le sait — dans les maisons closes de la Nouvelle Orléans. Les seules femmes présentes dans ces lieux n’étaient pas des musiciennes mais des prostituées.

Quant aux musiciens, majoritairement Noirs, ils se livraient souvent, d’une façon ou d’une autre, à une pratique « guerrière » de la musique. Guerre contre le racisme, guerre contre les lois qui ont fait disparaître le quartier de Storyville où était née cette musique, guerre contre certains producteurs ou patrons de clubs majoritairement Blancs et souvent Juifs… Toutes pratiques offensives passablement masculines.

Paradoxalement, le premier véritable disque de jazz enregistré l’a été (cela se sait peu) en 1920 par une chanteuse — Mamie Smith —, et son « Crazy Blues » fut un énorme succès qui ouvrit la porte à de nombreux autres musiciens, majoritairement Noirs et masculins.

Dans le jazz, comme dans le blues précédemment, la place des femmes a donc souvent été occupée par des chanteuses. Et ce phénomène se poursuit aujourd’hui puisque le jazz vocal — majoritairement représenté par des femmes — est celui qui se vend le mieux sur disques et en concerts. Constater que les femmes étaient — et restent — minoritaires parmi les instrumentistes et un fait indéniable mais qui s’explique aisément d’un point de vue historique : dans un monde où les hommes sont nombreux il n’est pas étonnant que les femmes aient mis du temps à s’imposer.

En revanche, au niveau des vocalistes, les femmes étaient et sont largement majoritaires et le film « New York New York » de Martin Scorcese montre bien le succès d’une chanteuse interprétée par Liza Minelli au détriment du saxophoniste et chef d’orchestre incarné par Robert De Niro. Et cette préférence pour les voix se retrouve dans la chanson comme dans la musique classique, ce que montre clairement le succès des castrats à l’époque baroque et de leurs successeurs les haute-contre à l’heure actuelle. L’oreille humaine est davantage attirée par les sons aigus que par les sons graves.

Aujourd’hui, tout amateur de jazz — même débutant — peut citer les noms de BiIlie Holiday, Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan, Dee Dee Bridgewater, Dianne Reeves, Samara Joy, Melody Gardot, Diana Krall… Qui, parmi eux, peut nommer un aussi grand nombre de chanteurs ?

Voilà donc expliqués les faits et les raisons de la faible ou forte présence des femmes dans le jazz.

Et je n’insiste pas sur l’abondance de duos vocaux où femmes et hommes étaient traités à égalité : Ella Fitzgerald/Louis Armstrong, Betty Carter/Ray Charles, Dinah Washington/Brook Benton… (en une désopilante scène de drague réciproque pour ces derniers). Et j’attends qu’on me dise si appeler les choristes de Ray Charles les Raylettes était dévalorisant ou pas. Et puisque je parle de termes aujourd’hui jugés dévalorisants (mais pas à l’époque, qui était moins politiquement correcte), comment expliquer que des musiciens obèses aient été surnommés « Fats » (Fats Waller, Fats Navarro, Fats Domino…) mais aucune femme en surpoids à ma connaissance ? Peut-être que les néo-féministes verront là une forme de galanterie qui, selon elles, infériorise ces femmes puisqu’aujourd’hui on n’est plus censé appeler « mademoiselle » mais « madame » une gamine de six mois !

Maintenant, faut-il se lamenter de la relativement faible présence des femmes dans le jazz actuel ?

Oui et non, selon moi.

Constatons, pour commencer, le fait que le livre et l’interview cités plus haut font fausse route : interviewer ensemble Sophie Alour et Anne Pacéo sur « la revanche des jazzwomen » n’est pas un choix judicieux. Toutes deux jeunes (et plutôt mignonnes, donc photogéniques et bankable) n’ont guère connu la lutte pour l’égalité et ont très tôt pu mener une carrière de leadeuses et enregistrer sous leur nom.

Si on voulait explorer le problème, c’est à des musiciennes plus âgées qu’il fallait s’adresser : Sophia Domancich, Joëlle Léandre, Hélène Labarrière, Elisabeth Kontomanou, Rhoda Scott… elles ne manquent pas.

Mais sont-elles aussi photogéniques et aussi peu conflictuelles qu’Alour et Pacéo ?

Dans « A l’invisible nulle n’est tenue » on peut remarquer deux interviews de musiciens sur la place des femmes dans le jazz : Laurent Cugny et Fred Maurin… qui n’ont jamais eu de femmes dans leurs orchestres (jusqu’à ce que — pour Maurin — il ait été obligé d’en recruter pour prendre la direction de l’ONJ) !

Mauvaise pioche, donc là aussi.

Par ailleurs l’iconographie de l’ouvrage est paradoxale et étonnante : alors que quelques pages plus haut on stigmatise le fait de mettre en avant le physique des jazzwomen, toutes les photos choisies pour illustrer ce docte ouvrage montrent de jeunes musiciennes plutôt jolies et toutes Blanches, sauf la Coréenne You Sun Nah, qui paraît bien plus jeune que son âge réel.

De nouveau mauvaise pioche, et on a l’impression que ce livre — rédigé sous la tutelle de deux musicologues — a voulu profiter d’un filon à la mode en traitant essentiellement du jazz en France plutôt que de creuser sérieusement le sujet au niveau international.

Car il y aurait beaucoup à dire à propos de la place des femmes dans le jazz.

Et cette dernière varie considérablement d’un pays à l’autre et d’un continent à l’autre.

A Zurich, en Suisse alémanique, existe un excellent label, Intakt, qui a été créé pour donner davantage de visibilité à Irène Schweitzer, une pianiste vétérane de renommée mondiale. Intakta, sur son catalogue, un impressionnant nombre de musiciennes contemporaines, et deux productrices en assurent la vitalité.

En Italie il existe un festival exclusivement féminin et la chanteuse Maria Pia De Vito a été pendant quelques années la directrice artistique du festival Bergamo Jazz.

En Allemagne un des trois périodiques de jazz est publié par une femme.

En Scandinavie les musiciennes sont considérablement plus nombreuses, proportionnellement à la population, que dans l’Hexagone et ce ne sont pas surtout des chanteuses ou des pianistes, loin de là…

Alors la place des femmes dans le jazz ne serait-elle pas le reflet de leur place dans la société ? Et cette place n’est-elle pas « naturellement » amenée à évoluer positivement au fil des ans sans qu’il soit besoin de brandir des étendards et de jeter des anathèmes ?

Les musiques classique et baroque, plus anciennes que le jazz, ont nettement plus de femmes dans leurs rangs que lui.

Mais des musiques plus récentes comme le jazz-rock ou le hip hop sont bien plus masculines — voire macho — que le jazz.

Insister à tout prix sur la parité, n’est-ce pas prendre le risque de voir des femmes choisies pour leur sexe plutôt que pour leurs qualités strictement musicales, un peu comme le principe très discutable des quotas qui ne se justifie, selon moi, que dans des cas de discrimination — entre autres raciale ou sociale — évidente ?

Une évolution prend toujours du temps et les priorités mises en avant par les néo-féministes ne sont pas toujours les bonnes. Qui assurera — et peut-on assurer ? — la parité entre hommes et femmes dans le public du jazz, majoritairement masculin à l’heure où j’écris et depuis longtemps ? Combien de femmes sont-elles présentes parmi les journalistes de jazz, alors que les attachées de presse, par exemple, sont majoritairement des femmes ? Et, pour botter en touche vers un autre problème de minorités : quand le jazz français accueillera t’il autant de musiciens Noirs, maghrébins ou asiatiques que son homologue britannique, où les groupes racialement mélangés sont nettement plus nombreux ?

Voici un « combat » potentiel qui n’a guère de visibilité médiatique de nos jours.

Mais tout cela prend du temps et la lutte pour la parité hommes/femmes et contre la relative rareté des femmes dans le jazz me semble largement portée par une mode venue des USA où les gender studies sont devenues un créneau universitaire lucratif et médiatiquement valorisé. Et ce dans une société qui met en avant la « guerre des sexes » alors qu’elle n’a jamais intégré la lutte des classes et n’a toujours pas assumé son héritage de génocide des Amérindiens ni les séquelles de l’esclavage et de la discrimination raciale.

Outre-Atlantique, on a connu une autre forme de « guerre » — dont le fer de lance était Wynton Marsalis — sur le « vrai jazz » Noir par rapport au jazz Blanc. Cette lutte n’a jamais essaimé en Europe où l’histoire et le passé sont totalement différents.

Ne serait-il pas temps que les néo-féministes françaises — majoritairement issues de la bourgeoisie et peu concernées par les femmes du peuple, européennes ou non — se concentrent davantage sur les discriminations sociales, raciales, ou sur le scandale de l’excision plutôt que de se focaliser sur l’écriture inclusive et la parité dans le jazz ?

Le débat est ouvert, et les contradictions comme les appréciations sont bienvenues !

©Photo Header d’après la cover de « Duets » Carla Blay & Steve Swallow chez Watt.

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