
Chaque été, l’école de jazz de Sienne, Siena Jazz, propose une université d’été internationale à destination d’étudiantes et d’étudiants, composée d’ateliers et de masterclasses à travers la ville avec des représentants de la scène jazz contemporaine.
Pour sa 56e édition, se déroulant du 21 juillet au 7 août 2026, le Festival a placé son propos sous le signe de la création – non seulement comme transmission d’un savoir, mais comme génération de nouveaux ensembles et de nouvelles rencontres artistiques. Sur scène, cette année encore, la Siena Jazz Academy a réuni des artistes de renom parmi lesquels Jen Shyu, Nicole Mitchell, Marquis Hill, David Linx, Jason Palmer, Ben van Gelder et James Brandon Lewis.
L’International Summer Workshop reste le rendez-vous le plus important de l’année pour la Siena Jazz Academy. Chaque soir, après avoir donné ateliers et masterclasses aux 90 et quelques étudiant·e·s venu·e·s du monde entier, ces mêmes artistes remontent sur scène pour les concerts des Siena Jazz Masters — mettant en application, sous les yeux de leurs élèves, les leçons dispensées dans la journée. On croise d’ailleurs, à chaque concert, ces mêmes étudiant·e·s venu·e·s retrouver leurs professeurs, à peine sortis de la masterclass de l’après-midi.
3 août — Piazza Jacopo della Quercia
La soirée s’ouvre sur un lieu chargé d’histoire : la Piazza Jacopo della Quercia occupe l’exact emplacement de la nef jamais achevée du Duomo Nuovo, ce projet d’agrandissement de la cathédrale abandonné au XIVe siècle. C’est dans cette nef de cathédrale inachevée que se produit un premier trio à effets multiples : Jen Shyu (voix), Nicole Mitchell (flûte, au jeu agile, entre souffle et chant) et Fabrizio Puglisi (piano).
Le programme, contemporain et habité, égrène les hommages : une pièce d’Alice Coltrane, « Wisdom Eye », portée par une performance vocale et gestuelle à la portée mystique et symbolique ; un hommage à Abdullah Ibrahim, avec des paroles écrites par Jen Shyu ; le set est flottant, la musique semble se mouvoir parmi les ombres ; puis une composition de Nicole Mitchell et une surprise, une chanson italienne, glissée en guise de clin d’œil au pays hôte. Siena Jazz, une fois de plus, se confirme comme un lieu d’innovation, où l’ancien et le moderne se donnent rendez-vous.
À 22h30, changement de decibels : Marquis Hill (trompette), Brandon Ross (guitare), Thomas Morgan (contrebasse) et Savannah Harris (batterie) prennent le relais pour un set résolument tourné vers l’exploration. Le concert se compose en direct, comme un enchaînement de paysages sonores ; chaque musicien·ne·s a le champ libre pour s’exprimer : le jeu de Savannah Harris est précis, fourmillant et marque résolument les esprits. Le son de Marquis Hill, doux et plein d’air, conduit un set entièrement suspendu à l’improvisation et à l’écoute mutuelle des musicien·ne·s.
4 août – Piazza Jacopo della Quercia
Deuxième soirée, et retour à la question qui n’en est pas vraiment une : guitare et contrebasse, existe-t-il un plus bel alliage ? David Linx (voix), Domenico Caliri (guitare) et Brad Jones (contrebasse) forment un trio inédit – un effectif qui fait littéralement connaissance sur scène, mais qui joue un répertoire déjà solidement écrit.
Le set s’ouvre sur une composition de Domenico Caliri, aux accents tantôt mystérieux, tantôt intrigants, tantôt troublés. Suit « Chorinho para uma Ovelha », où l’agilité vocale de David Linx porte des thèmes avec expressivité, entre improvisations frénétiques et nuances vocales inédites. Sur « Con Alma » de Dizzy Gillespie, Domenico Caliri déploie une grande virtuosité dès l’introduction du morceau – David Linx, lui, fait la preuve de la technicité comme de la précision de son jeu. « Mouse », de Domenico Caliri, précède « Just You Stand », signée David Linx : une belle pièce, mélodique, mélancolique, qui nous fait poser le regard sur les ruines environnantes avec émotion – un clin d’œil, sans doute non fortuit, au cadre même du concert.
À 22h30, changement de formation et de tempérament : Jason Palmer (trompette), Ben van Gelder (saxophone alto), Thomas Morgan (contrebasse) et Savannah Harris (batterie), livrent un set explosif, entre swing et bop. Au programme : « Pinocchio » de Wayne Shorter, « Rise » – signée Ben van Gelder – et un hommage vibrant à Eric Dolphy. Le jeu de Ben van Gelder, fluide, sans hésitation, d’une grande clarté, alterne ballades et runs bebop avec une belle diversité de couleurs.
5 août – Bastione San Domenico
Changement de décor : direction le Bastione San Domenico pour un concert très attendu, celui du James Brandon Lewis Quartet, avec Aruán Ortiz (piano), Brad Jones (contrebasse) et Chad Taylor (batterie).
Saxophoniste primé, reconnu par la critique internationale, James Brandon Lewis y joue des compositions extraites de Omni, paru en juin 2026 chez Intakt Records. Le set, nerveux, laisse la part belle à des solos investis et joueurs ; le saxophone de James Brandon Lewis y prend des allures de rugissement, rugueux et habité, avant de se commuer en un bop allègre. Une soirée de haut vol résolument.
6 août – Orti dei Tolomei
Changement de registre pour l’avant-dernière soirée du Festival : direction les Orti dei Tolomei, dans le territoire de la Contrada della Tartuca, où s’ouvrent les Final Concerts of Ensemble Classes. Ici, plus de têtes d’affiche : place aux étudiant·e·s des Seminari Internazionali, réuni·e·s en ensembles formés au fil des semaines d’atelier, et guidé·e·s sur scène par les mêmes artistes-pédagogues croisés tout au long du Festival.
Le lieu, à lui seul, mérite le déplacement : la vue sur Sienne, depuis les jardins des Orti dei Tolomei, y est sublime, la ville tout entière se donnant à voir en contrebas, baignée de la lumière du soir. Mais c’est surtout l’ambiance qui frappe – une ambiance de fin de festival, faite d’un mélange de soulagement chez les organisateurs et de complicité, belle à constater, entre professeur·e·s et élèves. Après des semaines de masterclasses, de répétitions et d’écoute mutuelle, cette complicité prend enfin la forme d’une scène partagée : les Final Concerts ne sont pas de simples exercices de fin de session, mais de véritables productions artistiques, où se lit tout ce que Siena Jazz a de particulier – cette porosité constante entre l’enseignement et la création, entre le maître et l’élève, qui aura traversé tout le Festival.
Grâce à l’engagement de l’équipe enseignante de Siena Jazz, la Toscane entretient, une nouvelle fois, un vivier dynamique de musicien·ne·s talentueux que l’on ne tardera pas à retrouver sur les scènes internationales – et, qui sait, peut-être même à Sienne, un jour, pour donner à leur tour des masterclasses estivales.
© Photos Jean-Baptiste Costa-Ludwig



















COMMENTAIRES RÉCENTS