Cassandra Wilson, une voix à part

Dans la mythologie grecque, Cassandre c’est celle qui annonce des mauvaises nouvelles à venir mais que personne ne croit. Et en ce début du mois de septembre c’est une bien mauvaise nouvelle qu’on a annoncée et à laquelle il est difficile de croire : Cassandra Wilson est décédée, à 70 ans. Car Cassandra Wilson est une des voix majeures des quatre dernières décennies. Un timbre grave, un phrasé souvent laid back, ce qui n’a rien d’étonnant pour une native du Mississipi (elle a sa plaque commémorative à Jackson, sa ville natale) où elle fut baignée dans le blues — qui ne la quittera jamais — et où, après le piano, elle apprit la guitare — dont elle usa personnellement à de nombreuses reprises et qui fut rarement absente de ses enregistrements. Elle fit ses débuts professionnels à la Nouvelle Orléans puis à New York aux côtés de Steve Coleman et de son collectif M-Base au sein duquel elle était la seule vocaliste. Et c’est sur le label allemand JMT (sur lequel enregistrait également Coleman) qu’elle publia ses premiers opus sous son nom, comme « She Who Weeps » où elle propose, entre autres, une longue version très personnelle de « Body and Soul », et elle reprendra régulièrement par la suite des standards, un genre qu’elle renouvela et sur lequel elle imprima sa signature vocale après ses illustres aînées, de Billie Holiday à Betty Carter.

Mais c’est sur le prestigieux label Blue Note, au début des années 90, qu’elle prit véritablement son envol et enregistra ses albums les plus marquants dans des contextes plus acoustiques qu’à ses débuts. On y entend fréquemment à ses côtés les guitares acoustiques de Brandon Ross ou de Marvin Sewell et la contrebasse de Lonnie Plaxico sur des compositions de sa plume, de bluesmen historiques comme Son House ou Robert Johnson mais aussi d’Hank Williams et de Neil Young dans le magnifique « New Moon Daughter » (1995), ce qui confirme son ouverture stylistique : non seulement le jazz et le blues mais aussi la country et le folk, d’où son usage ponctuel de la pedal steel guitar, du banjo ou de la mandoline, instruments rares dans le jazz.

En 1999, sur « Traveling Miles », un album en hommage à Miles Davis, elle reprend — avec des invités aussi divers que Pat Metheny, Dave Holland ou Angélique Kidjo — des thèmes associés au trompettiste et qui n’avaient jamais été chantés auparavant, manifestant ainsi une singularité qui lui assure une place à part parmi les vocalistes de sa génération. Car, pour Cassandra Wilson, la voix est un instrument qu’elle utilise avec un sens inédit du phrasé qui influencera plusieurs de ses cadettes, entre autres Diana Krall ou Melody Gardot.

Sur « Belly of the Sun », au début des années 2000, elle reprend entre autres des thèmes d’Antonio Carlos Jobim, de James Taylor et de Bob Dylan, élargissant ainsi son répertoire en plus du blues et de ses compositions personnelles avec, sur quelques plages, l’aide de vocalistes invitées. Sur « Thunderbird », en 2006, le guitariste Marc Ribot et l’harmoniciste Grégoire Maret la rejoignent pour un album où le blues règne en maître. Et sur son dernier enregistrement, « Coming Forth by Day », paru en 2015 sur le label Legacy, elle rend hommage à l’une de ses idoles, Billie Holiday. Mais le tableau ne serait pas complet si on oubliait les nombreuses participations de Cassandra Wilson aux enregistrements d’artistes aussi divers que Wynton Marsalis et David Murray, Luther Vandross et Greg Osby, Meshell Ndegeocello et Charlie Haden… Soit un panorama particulièrement large des musiciens qui ont tenu à s’assurer son concours, et qui montre à quel point cette voix majeure va manquer dans le paysage d’un jazz moderne au sein duquel elle fut une des figures les plus marquantes.

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