
Cologne, capitale allemande du jazz. À l’image de New York pour le jazz américain, Cologne peut sans doute revendiquer le titre de capitale du jazz allemand.
La comparaison n’est évidemment pas qu’une question de prestige : elle repose sur une histoire musicale particulièrement riche, dont le Stadtgarten constitue depuis plusieurs décennies l’un des principaux épicentres.
Cette année, la Cologne Jazzweek, jeune festival inauguré en août 2021, avait donc une saveur toute particulière. La veille de son édition 2026, le Stadtgarten célébrait en effet les quarante ans de sa salle de concert, inaugurée en 1986. Quarante années au cours desquelles ce lieu est devenu l’un des hauts lieux du jazz en Allemagne, dans le prolongement d’une dynamique initiée dès 1978 par plusieurs musiciens locaux.
Pour fêter cet anniversaire comme il se doit, le Stadtgarten avait décidé de voir grand. Pas moins de vingt concerts gratuits, en intérieur comme en plein air, se succédaient le vendredi 4 septembre, attirant un public nombreux malgré une pluie venue quelque peu gâcher le début de soirée. Le choix n’en était que plus cornélien.
Il fallait en effet choisir entre la trompette de Nils Petter Molvær, installé à l’extérieur, et ses compatriotes Arve Henriksen et Stian Westerhus, qui se produisaient à l’intérieur. La scène locale n’était évidemment pas en reste, avec notamment le trio du saxophoniste Niels Klein, entouré de Robert Landfermann à la contrebasse et de Jonas Burgwinkel à la batterie, une section rythmique qui compte certainement parmi les plus solides de la scène allemande. La harpiste Kathrin Pechlof remplaçait pour l’occasion le traditionnel piano. Elle devait d’ailleurs retrouver Landfermann dès le lendemain, cette fois pour interpréter ses propres compositions.
Quand la musique invite à marcher
Le lendemain après-midi, la formule gratuite se poursuivait et, avec elle, cette volonté de faire sortir le jazz des salles traditionnelles. En début d’après-midi, Matthias Schriefl et Johannes Bär proposaient ainsi une prestation aussi insolite que spectaculaire.
Deux cors des Alpes avaient été installés sur la scène extérieure. Les deux souffleurs jonglaient entre tuba, trompette et accordéon, comme si la multiplication des instruments constituait une discipline olympique. Matthias Schriefl allait même jusqu’à en jouer trois simultanément, prouesse technique doublée d’un véritable numéro de scène pour ce musicien à l’allure de clown.
Les arbres voisins semblaient parfois suivre davantage la musique que le vent, pourtant bien présent. Quelques notes s’échappèrent d’ailleurs littéralement de la scène avant d’être heureusement rattrapées par l’ingénieur du son.
Après plusieurs compositions originales, la pianiste et chanteuse ukrainienne Tamara Lukasheva les rejoignait pour quelques yodels qui transportaient instantanément le public vers les Alpes. Il n’y a pourtant pas la moindre montagne à Cologne. Une colline dans le parc voisin allait suffire.
Le concept de cette « ballade verte » était aussi simple qu’original : marcher, puis écouter de la musique en guise de récompense. Une manière intelligente de transformer le déplacement en partie intégrante du concert et, surtout, de faire découvrir la ville autrement.
À quelques pas de là, dans la nouvelle église Neu St Alban, le trio de Damian Dalla Torre avait, pour sa part, pris la place du prêtre. Le saxophoniste et ses partenaires proposaient un jazz atmosphérique où les sons électroniques se mêlaient aux gazouillis des oiseaux. La harpe délicate de Babett Niclas dialoguait avec la guitare électrique de Markus Rom dans une musique progressivement gagnée par une forme de sérénité.
Au point de basculer presque dans la bande-son d’une séance de relaxation. Restait alors une question essentielle : fallait-il fermer les yeux et risquer de s’endormir ou quitter l’église pour rejoindre l’un des nombreux autres concerts programmés simultanément ?
Le jazz comme prière
Une autre église offrait une atmosphère radicalement différente. Grâce à une acoustique exceptionnelle, Kathrin Pechlof retrouvait Christian Weidner au saxophone et Robert Landfermann à la contrebasse pour un jazz de chambre d’une grande épure.
Tout de noir vêtus devant un immense mur blanc, les trois musiciens semblaient presque suspendus dans l’espace. Les notes montaient lentement vers le plafond comme des prières intemporelles, tandis que le public, silencieux et immobile assistait à une sorte de sermon musical aux accents presque mystiques.
De retour à Neu St Alban, changement de perspective. Les regards ne se dirigeaient plus vers l’autel, mais vers le balcon latéral afin de mieux percevoir les sonorités de l’orgue de Janne Nicolas. De part et d’autre, les silhouettes du vibraphoniste luxembourgeois Arthur Clees et de la chanteuse ukrainienne Kateryna Kravchenko complétaient cette nouvelle proposition, une fois encore très éloignée des formats habituels du concert de jazz.
C’est précisément cette diversité qui fait la singularité de la Cologne Jazzweek. Durant quelques jours, la ville devient une gigantesque scène où le jazz peut se jouer dans une salle de concert, une église, un parc ou au sommet d’une tour.
Du haut de la cathédrale au bord du Rhin
Le dimanche, le soleil brillait comme jamais. La majestueuse cathédrale de Cologne, malheureusement quelque peu défigurée par des constructions modernes trop proches de ses murs, servait de point de départ à une nouvelle promenade musicale le long du Rhin.
Matthias Schriefl et Johannes Bär étaient à nouveau de la partie. Cette fois, ils gravissaient les marches conduisant à l’une des tours de la cathédrale pour y faire résonner trompettes et tubas. Le jour précédent, ils invitaient le public à marcher dans un parc ; les voilà désormais perchés au-dessus de l’une des villes les plus emblématiques d’Allemagne.
À Cologne, même les déplacements deviennent musicaux.
Deux souffleurs, deux mondes
Le soir venu, le festival retrouvait un autre lieu mythique, le Loft. Un nom pour le moins trompeur lorsqu’il faut gravir plusieurs volées d’escaliers avant d’atteindre une petite salle qui accueillait ce soir-là deux souffleurs d’exception : Evan Parker et Peter Evans.
L’octogénaire britannique, célèbre notamment pour sa maîtrise de la respiration circulaire, trouvait en Peter Evans un partenaire idéal. L’Américain possède lui aussi cette capacité à tirer de son instrument des textures sonores qui semblent parfois provenir d’un dispositif électronique plutôt que d’une trompette.
Le résultat est hypnotique, presque physique. Les deux musiciens ne cherchent pas tant à produire des mélodies qu’à explorer les possibilités infinies du souffle, du timbre et de l’espace.
Est-ce parce que cette musique exige un véritable effort d’écoute qu’une spectatrice finit par s’évanouir ? Difficile à dire. Toujours est-il qu’une ambulance fut appelée et que les musiciens interrompirent momentanément leur concert.
Cette pause imprévue me permit de rejoindre le Stadtgarten pour les trente dernières minutes du concert de Peter Bernstein.
La salle était aussi pleine que celle du Loft. Entouré de son excellent quartet, le guitariste américain alternait compositions originales et reprises, avec parfois un espace un peu réduit pour le pianiste Sullivan Fortner, pourtant l’une des figures montantes de sa génération.
Bernstein terminait le concert avec Dissipation Blues. Lui et ses partenaires allaient-ils enfin parvenir à se « dissiper » ? Pas vraiment. Rappelé par un public conquis, le guitariste revenait pour un rappel en rendant hommage au regretté Sonny Rollins avec lequel il avait partagé la scène en reprenant Newark News, l’un de ses calypsos rarement joués.
Une manière élégante de refermer une soirée qui avait une fois encore démontré la richesse et la diversité de la scène jazz de Cologne.
Une nouvelle page pour le Stadtgarten
Après quarante années de bons et loyaux services, le Stadtgarten va désormais devoir se refaire une beauté. Sa rénovation, annoncée pour 2028, devrait permettre à ce lieu historique de poursuivre son aventure.
On ne peut que souhaiter que les travaux soient menés rapidement. Ils pourraient même servir de modèle à la cathédrale : sa construction aura, elle, nécessité pas moins de 632 années.
Quarante ans pour le Stadtgarten, plus de six siècles pour la cathédrale : deux monuments, deux échelles de temps, mais une même capacité à traverser les générations.
À Cologne, le jazz semble avoir trouvé son propre édifice. Il n’est pas fait de pierre, mais de musiciens, de lieux, de rencontres et d’un public suffisamment curieux pour passer d’une église à un parc, d’une colline au bord du Rhin, puis d’une salle à l’autre.
Et si Cologne est bien la capitale allemande du jazz, c’est peut-être précisément parce qu’ici la musique ne reste jamais enfermée entre quatre murs.
CJW 5-6 septembre, Startseite – Cologne Jazzweek
Stadtgarten 4 septembre, Stadtgarten Köln | Night of Stadtgarten – Jubiläumsfestival
©Photo couverture : Niclas Weber – Tamara Lukasheva & Matthias Schriefl
©Photo Header : Niclas Weber – Jahre-Stadtgarten, Arve-Henriksen & Stian-Westerhus

















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