Souillac en Jazz 2026 du 23 au 25/07 à Souillac.

Souillac en jazz ? Whole a lotta Lot! Voilà ce que pourraient dire les nombreux résidents britanniques du département du Lot où le festival fête ses 50 ans en beauté et est fier d’avoir, à cette occasion, vu La Poste émettre un timbre en l’honneur de la ville et de l’événement qui acquiert ainsi une dimension nationale.

Il faut dire que la programmation de Robert Peyrillou, le directeur de Souillac en Jazz, est cette année particulièrement alléchante et diverse. A commencer, le jeudi 23 juillet par le nouveau groupe d’Emile Parisien : Floating, dont le disque sortira dans quelques mois.

Emile Parisien, c’est un peu l’enfant du pays et, si ce n’est pas la première fois qu’il se produit à Souillac, il est particulièrement heureux de jouer cette année dans sa terre natale et il est donc logique qu’il inaugure cette cinquantième édition de Souillac en jazz. Floating est un groupe hautement international puisqu’il réunit le pianiste israélien Yaron Herman (avec lequel Parisien a déjà joué à moult reprises), la contrebassiste australienne Linda May Han Oh — qu’on a pu entendre entre autres avec Dave Douglas ou Pat Metheny—, et le percussionniste indien Prabhu Edouard. Un groupe inédit, donc, où Parisien propose nombre de nouvelles compositions. Si sa magnifique sonorité de sax soprano est toujours la marque distinctive de son groupe, on peut déceler une volonté d’aller vers davantage de sérénité et vers des couleurs différentes apportées en partie par les tablas et les percussions indiennes de Prabhu Edouard. Yaron Herman, l’autre principal soliste du quartet délivre des lignes mélodiques magnifiques avec un phrasé aventureux qui fait merveille aussi bien en accompagnement que dans ses chorus et il contribue également au répertoire entre autres avec un thème qu’il débute en solo avec un toucher lumineux avant que Parisien et la rythmique ne le rejoignent. C’est la contrebassiste qui débute en solo le morceau suivant avec un superbe timbre boisé et un drive tout en souplesse qui entraine le reste du quartet sur un thème chaloupé aux accents folkloriques orientaux de toute beauté.  Le thème suivant fait dialoguer les trois musiciens avec le percussionniste en un jeu de questions/réponses où Edouard énonce des percussions vocales en duo avec la contrebasse. Le morceau qui suit est une jolie ballade à la mélodie d’une grande limpidité et on sent là qu’Emile Parisien a décidé d’aller vers plus de simplicité qu’avec son quartet « historique » et de laisser davantage de place à ses accompagnateurs, comme lors d’un duo au lyrisme intense avec Yaron Herman en rappel. On peut voir là le signe d’une maturité épanouie de la part d’un musicien qui a toujours cultivé un éclectisme stylistique tout en affirmant une personnalité originale qui lui permet d’aborder cette nouvelle aventure en enrichissant sa palette de couleurs. Salle comble et ovation debout pour ce remarquable concert.

Le lendemain, vendredi 24 ce sont deux concerts qui sont proposés au nombreux public rassemblé sur une grande place jouxtant la superbe Abbatiale de Souillac.

Le Duo Brady c’est un peu le violoncelle dans tous ses états. Deux violoncelles, ce n’est pas courant et ces deux-là ont l’art de raconter des histoires puisque chacun de leurs morceaux narre un petit conte sur l’avenir de l’humanité, de la banquise à la planète Mars. A l’archet ou en pizzicato, ils nous entraînent dans leur monde où la beauté des sonorités se marie au swing et aux envolées poétiques, transformant leurs instruments en véhicules d’un voyage aux confins de la musique, tous styles confondus.

 

Puis c’est la voix de Youn Sun Nah qui s’élève après qu’elle a égrené quelques notes de mbira et aussitôt le charme opère. Bojan Z l’accompagne au piano électrique puis au piano acoustique avec un phrasé totalement à l’écoute, en accords somptueux et arpèges délicats. Puis le piano se fait plus percussif tandis que la voix se lance dans un scat aventureux qui monte dans les aigus. Ce programme en hommage aux voix féminines qui l’ont marquée, cela fait plusieurs années que Youn le propose depuis la sortie du disque « Elles » (chroniqué ici même) avec divers claviéristes et la version avec Bojan est l’une des plus intéressantes. La voix de Youn n’avait pas été ainsi mise à nu depuis son duo originel avec le guitariste suédois Ulf Wakenius et c’est avec Bojan qu’elle se livre de la façon la plus convaincante. Il faut dire que le pianiste — qui n’a pas eu souvent l’occasion d’accompagner des voix — prend un grand plaisir à cet exercice avec une des chanteuses les plus reconnues de la jazzosphère, qui lui laisse une large place pour s’exprimer en solo. Et quand Bojan entame un jeu percussif dans la table d’harmonie et sur le couvercle du piano tandis que le Rhodes joue une boucle mélodico-rythmique répétitive, la voix de Youn prend des inflexions rock totalement bluffantes. Décidément, du murmure au cri, cette chanteuse peut tout se permettre et Bojan et elle créent une atmosphère enchanteresse qui, à côté des murailles de l’Abbatiale de Souillac, prend une tournure quasi mystique. En rappel, un thème de Tom Waits où elle prend un timbre rocailleux avant de se lancer dans des aigus de diva lyrique. Et tout naturellement le public se lève pour une ovation hautement méritée.

Pour la dernière soirée — qui se tiendra au Palais des Congrès pour cause d’intempéries — c’est un nouveau groupe inédit qui rassemble un public nombreux : le New Sketches of Spain

co-dirigé par le trompettiste français Erik Truffaz et le saxophoniste et chanteur espagnol Antonio Lizana qui entendent rendre hommage aux Sketches of Spain de Miles Davis et Gil Evans pour célébrer le centenaire de la naissance du trompettiste. Le concert débute, comme on pouvait s’y attendre, par un solo de guitare flamenca sur lequel Erik Truffaz vient poser la mélodie du concerto d’Aranjuez. Puis quand le groupe entier les suit on est dans l’ambiance du flamenco que Lizana entonne avec une puissance vocale remarquable tandis qu’une danseuse tout de rouge vêtue évolue dans un coin de la scène. Le solo de Truffaz, qui suit, est assez milesdavisien, mais c’est Lizana qui affirme sa différence par un solo d‘alto rageur et sinueux à souhait. La guitare flamenca, en solo, possède une sonorité somptueuse et soutien en beauté le chant de Lizana qu’accompagne un fort bel arrangement où se distingue, entre autres, la clarinette basse et la trompette. C’est d’ailleurs le clarinettiste qui a composé et arrangé plusieurs morceaux et c‘est donc en partie lui qui est responsable de la pâte sonore du groupe. Une sonorité dense et vibrante, qui met en valeur les solos des deux co-leaders de l’ensemble. En duo avec la danseuse — qui fait de retentissantes percussions avec les pieds — Lizana donne toute la mesure de son talent : un phrasé intense et fluide et un timbre capiteux. On est là bien loin de la version de Miles Davis et de Gil Evans, mais ce sont justement de nouvelles esquisses d’Espagne et la relation avec la tradition ibérique est nettement plus présente que dans l’opus de Miles qui se référait à une Espagne fantasmée. La péninsule ibérique est de plus en plus présente sur la scène jazz internationale et cette formation en est un magnifique exemple. Quand la clarinette basse démarre en solo un nouveau morceau, on est clairement dans une dimension inédite et le public ne se fait pas prier pour frapper dans ses mains sur une rythmique binaire où la base électrique intervient en solo. Un des atouts de cette formation est le contraste entre les deux co-leaders : l’un plus introverti, l’autre plus extraverti. Car si Truffaz et Lizana ne se sont pas côtoyés avant de proposer ce projet, ils ont de toute évidence trouvé l’un chez l’autre un complément qui fait toute la saveur de ce groupe et constitue un des plus beaux hommages qu’on pouvait faire à Miles Davis. Et c’est par un final dépouillé que ce clôt ce beau concert : guitare, trompette et voix, avant un tout dernier rappel où Lizana passe du sax alto à une flûte plus aérienne, soit une magnifique façon de laisser le public se disperser dans la nuit souillacaise.

Au total ce fut une excellente édition de ce festival quinquagénaire, aussi bien en termes de diversité et de qualité de la programmation que de professionnalisme de l’organisation qu’assure une formidable équipe de bénévoles. Les artistes ont tous eu à cœur de les féliciter et ils garantiront la pérennité de Souillac en Jazz pour les années et décennies à venir.

Texte :Thierry Quénum et photographies : Jean Claude Elisas© Couleurs Jazz, 2026. Toute reproduction, même partielle, est interdite sans autorisation préalable.

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