
Bozcaada – Carnet de voyage
Difficile de prendre la route de Bozcaada sans prendre une carte pour trouver cette île trop peu connue au nom mystérieux. Difficile aussi de prendre cette route vers cette partie du monde sans se souvenir des Carnets d’Orient de Gérard de Nerval, surtout quand on se glisse dans ses pas. À moi aussi, « Il a fallu un jour pour arriver au Dardanelles en laissant à gauche les rivages où fut Troie et Ténédos, et tant d’autres lieux célèbres qui ne tracent qu’une ligne brumeuse à l’horizon. »

Les moulins de Bozcaada
Bozcaada, l’île entre deux rives
À quelques kilomètres des côtes de la péninsule de Biga, Bozcaada est une petite île qui semble avoir longtemps vécu à l’écart des grands itinéraires touristiques. Grecs, Romains, Byzantins et Ottomans ont laissé leur empreinte sur cette terre qui fut longtemps connue sous le nom de Ténédos.
Aujourd’hui, on découvre une île aux dimensions modestes, couverte de vignes, d’oliviers, de paysages arides, de petites routes et d’un port dominé par l’imposante silhouette de son fort face au continent. Le village est chargé d’une double histoire, grecque et turque, chrétienne et musulmane, que l’on retrouve dans son architecture et dans ses rues.
Les maisons sont là, les vieux moulins et les vieilles pierres aussi, comme si rien n’avait vraiment changé. Pourtant, en y regardant de plus près, tout semble porter la trace de ce qui a été remplacé, déplacé, oublié. L’impermanence se révèle déjà.

Mais Bozcaada n’est pas seulement une destination patrimoniale ou balnéaire. Depuis dix ans, le Festival de Jazz de Bozcaada est devenu un rendez-vous prisé pour fêter la fin de l’été. Ici, le jazz dialogue avec l’île, avec ses paysages, ses vins, sa gastronomie et avec une scène musicale turque particulièrement vivante. La programmation de cette édition, du 4 au 6 septembre 2026, mêle artistes confirmés et nouvelles générations, jazz contemporain, musiques improvisées et influences venues d’autres territoires musicaux. Et cette année le Festival s’inscrivait sous le signe de L’impermanence – Geçicilik. « L’impermanence est un concept que notre esprit peine à saisir pleinement. Au fond de nous, de manière abstraite, nous le savons : rien ne dure éternellement. Les cellules se renouvellent. Les amitiés évoluent. Les raisins mûrissent. La nature du jazz murmure cette même vérité. L’improvisation est comme le fleuve d’Héraclite, mais faite de sons » nous annoncent les organisateurs du Festival.

Çağıl Kaya et Tamer Temel
Çağıl Kaya — Quand la voix rencontre le saxophone
Le soleil se couche sur Bozcaada et illumine de ses derniers rayons dorés la voix de Çağıl Kaya. Mêlant poésie, sonorités abstraites et langue turque, la voix de Çağıl Kaya se rapproche parfois d’un rap envoûtant, parfois endiablé, portée par le soutien complice du saxophone ténor de Tamer Temel. Leur musique semble d’abord relever d’un dialogue : une voix et un saxophone qui se cherchent, se répondent et finissent par ne plus former qu’un seul instrument.
Le son de Tamer Temel, saxophoniste turc de renom, m’évoque parfois celui de Michael Brecker, mais ici le saxophone semble surtout prolonger la voix de Çağıl. Un jazz aérien, presque un « sax-ténor voix », qui peut soudain basculer vers une liberté étrange où une folie harmonique laisse place à une comptine minimaliste, avant qu’un motif en 4/4 ne fasse la joie d’un public conquis qui demande à prolonger cette impermanence musicale.
La frontière entre jazz, improvisation, hip-hop et rap turc est ici particulièrement poreuse. Çağıl Kayam’explique que le passage à l’écriture en turc n’a pourtant rien eu d’évident. Elle avait longtemps chanté en anglais. Écrire dans sa langue maternelle lui a demandé de trouver un nouveau rapport aux mots, au rythme et à la musique. Mais la prosodie même du turc lui a progressivement suggéré d’autres formes, jusqu’à faire apparaître naturellement des passages proches du hip-hop ou du rap.
Le choix du saxophone ténor s’est lui aussi imposé presque naturellement. Çağıl et Tamer se connaissent bien, sont complices, et cette forme musicale leur permet d’exploiter cette proximité. Le saxophone devient alors le contrepoint naturel de la voix, capable de l’accompagner, de lui répondre ou de s’en éloigner pour ouvrir l’espace de l’improvisation. Impermanence quand tu nous tiens.
Accompagnés d’Ercüment Orkut aux claviers et de Cem Aksel à la batterie, leur jazz sonne oriental, poétique et joyeux.
Quand le concert se termine, il ne reste plus que le vent et la lumière qui décline. Dans quelques heures, ce concert n’existera déjà plus que dans la mémoire de ceux qui étaient là. C’est peut-être cela, au fond, l’une des formes les plus simples de l’impermanence : une musique qui n’a jamais eu d’autre existence que celle de l’instant où elle a été jouée.

Photons
Photons : est-ce encore du jazz ?
Puis vient Photons, avec Gauthier Toux aux claviers, Joaquim Machado à la guitare, Samuel F’hima à la basse et Julien Loutelier à la batterie, les seuls Français de cette édition du Festival.
Le changement d’atmosphère est radical. Leur musique électronique et psychédélique semble épouser parfaitement celle de Bozcaada. Les corps commencent à bouger, les jeunes comme les moins jeunes se laissent entraîner par des sons telluriques et une pulsation qui invite davantage à la danse qu’à l’écoute recueillie.
Alors une question vient naturellement : est-ce encore du jazz ?
Gauthier Toux ne cherche pas vraiment à esquiver la question. Il reconnaît volontiers que la musique de Photons n’est « plus très jazz ». Mais ce déplacement est aussi une démarche assumée. Après avoir traversé les différents territoires du jazz « classique » et de l’improvisation, les quatre musiciens veulent retrouver quelque chose de plus immédiat : le plaisir d’une musique dansante, physique, collective.
Et Bozcaada est probablement l’endroit idéal pour cela. Dans ce festival crossover ouvert aux rencontres et au partage, Photons peut se permettre de brouiller les frontières. Le groupe s’en donne à cœur joie, et le public aussi.
Car derrière cette apparente rupture avec le jazz, les quatre musiciens en sont pourtant de solides héritiers. Ils viennent de l’improvisation, connaissent ses codes et ses libertés, mais choisissent ici de les mettre au service d’autre chose : le mouvement, la transe et l’énergie collective.
À Bozcaada, le jazz n’est donc peut-être pas une musique que l’on définit. C’est une musique qu’on réinterroge.
Le Jazz change de forme sans cesser d’être lui-même. Impermanence depuis toujours.
Une scène en mouvement
Je n’ai malheureusement pas pu écouter tous les artistes de cette dixième édition. Le programme dessinait pourtant un paysage particulièrement ouvert : du jazz contemporain aux expérimentations, de l’improvisation aux croisements avec d’autres traditions musicales, le festival semblait une nouvelle fois multiplier les passerelles.
Une programmation qui ouvrait largement ses portes aux nouvelles générations et aux projets hybrides, confirmant cette volonté de ne pas faire du jazz un territoire clos.

Sur la route des vins turcs
Si vous devez prendre la route de Bozcaada l’année prochaine pour son festival de jazz, prenez la route des vins de Troie, la Troia Bağ Yolu, de Yükseltan à Talay, en passant par plusieurs domaines qui perpétuent une tradition viticole aussi ancienne que les histoires qui se sont racontées ici.
Car le vin était déjà là lorsque les aèdes chantaient les exploits des héros de Troie. Dans l’Odyssée, Ulysse fait boire du vin au géant Polyphème et plus loin le Cyclope s’endort ivre, ce qui permet à Ulysse de l’aveugler et de s’enfuir.
Les vignes, elles, ont continué de pousser depuis 8000 ans pendant que les hommes changeaient de nom, de langue et de dieux. Suivons alors la route qui mène à la fois vers le passé et vers le présent, de Troie à Ténédos, d’Homère au Jazz, des vignes aux scènes du festival.

Çanakkale, première escale
À Çanakkale, la mer semble donner son rythme à la ville. Les rues descendent vers le détroit, les terrasses débordent sur les trottoirs et, à mesure que la journée avance, les cafés se remplissent. On parle, on rit, on fume, on regarde passer les promeneurs. Rien ne semble pressé.
La lumière, elle aussi, paraît différente. Elle accroche les façades colorées, les devantures des petits commerces, les tables dressées sur les trottoirs. Dans les rues, les jeunes gens se retrouvent en groupes, les familles flânent et les jeunes femmes, souvent vêtues de robes légères, traversent la ville avec cette désinvolture que l’on pourrait rencontrer à Lisbonne, à Marseille ou à Athènes.
Je m’aperçois alors que j’étais arrivé avec quelques images toutes faites. La Turquie musulmane que j’imaginais, sans doute à travers des représentations venues de loin, ne ressemblait pas tout à fait à celle que je découvrais ici où chacun semble avoir trouvé sa manière de vivre ensemble.

Prof. Dr. Rüstem Asalan – Musée et Site archéologique de Troie
Troie, quand le temps devient visible
Quelques kilomètres suffisent pour passer de cette ville vivante et contemporaine à un paysage où le temps semble avoir empilé ses traces.
À Troie, les pierres ne racontent plus seulement une histoire : elles en portent plusieurs, superposées les unes aux autres. Dans le musée comme sur le site archéologique, les différentes strates de la cité racontent une histoire qui ne cesse de se défaire et de se reconstruire.
Une ville en recouvre une autre, les pierres changent de fonction, les civilisations passent et laissent derrière elles des traces que les suivantes réutilisent, transforment ou recouvrent.
L’impermanence n’est alors plus une abstraction. Elle devient presque visible grâce au récit du Prof. Dr. Rüstem Asalan.
Une pierre qui fut un mur devient fondation. Une fondation devient ruine. Une ruine devient objet de musée. Et un jour, quelqu’un vient regarder cette pierre en essayant d’imaginer ceux qui l’avaient posée.
Curieusement, ce n’est pas à Bozcaada que j’ai ressenti le plus fortement cette idée, pourtant choisie comme thème de cette dixième édition du festival. Ni dans l’île, qui semble au contraire cultiver une forme de permanence tranquille, ni dans le festival, qui donne davantage le sentiment d’une scène vivante, en mouvement, que d’un monde appelé à disparaître.
C’est à Troie que cette idée m’est apparue avec le plus de force.
Il y a quelque chose de vertigineux à penser que, pendant des millénaires, les hommes ont raconté Troie, l’ont transformée par leurs récits, leurs poèmes et leurs légendes, jusqu’à ce que le mythe finisse par devenir à son tour une strate de cette histoire.
La ville a disparu, mais son récit demeure. Le récit, lui aussi, a changé. Et nous voici aujourd’hui à marcher entre les pierres, guidés autant par ce que nous savons que par ce que nous imaginons.
Peut-être est-ce finalement là que se rejoignent Troie et Bozcaada : non pas dans l’idée d’un monde qui disparaît, mais dans celle d’une forme qui ne cesse de se transformer.
À Troie, les civilisations se succèdent. À Bozcaada, les musiques se rencontrent.
Une voix rencontre un saxophone. Un groupe de jazz devient musique crossover. Un concert s’achève. Le vent se lève. Les lumières s’éteignent.
Et, dans les deux cas, quelque chose demeure en changeant de forme.
Peut-être est-ce cela que voulait dire Geçicilik. Non pas que tout disparaît. Mais que rien ne demeure exactement comme nous l’avons rencontré.
Remerciements :
Loane Pauty-Assié du bureau de presse Pascale Venot
L’Agence turque de promotion et de développement du tourisme (TGA)
L’Agence Go Turkie
Vildan Elif Bozkurt – troiawineroute.com
Les frères Necati et Hayati Talay du domaine viticole Talay
Prof. Dr. RÜSTEM ASLAN du Site archéologique de Troie
Ozan Can Bahce – guide touristique

Photo © Christian Cascio



















COMMENTAIRES RÉCENTS