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Hit Couleurs JAZZ

Depuis plusieurs années, Paris attend avec impatience la venue de Judith Owen et de ses Gentlemen Callers, ainsi que la sortie de son nouvel album : c’est aujourd’hui chose faite ! 

Il y a, dans ce nouvel album, quelque chose qui respire la chaleur et la moiteur de La Nouvelle-Orléans. Enregistré aux Esplanade Studios, l’album prolonge le compagnonnage de Judith Owen avec le jazz et le blues, mais avec une liberté de ton qui s’affirme dès les premières mesures.

Entourée de ses fidèles Gentlemen Callers et du J.O Big Band, elle tisse un programme où les standards dialoguent avec des choix plus inattendus. Les présences de Davell Crawford et Joe Bonamassa ne relèvent pas du simple clin d’œil : elles s’inscrivent dans une respiration collective, presque organique, où chaque intervention trouve sa place sans jamais rompre l’équilibre.

La voix de Judith Owen, toujours aussi incarnée, circule entre les formats — du dépouillement du piano-voix à l’ampleur du big band — avec une souplesse qui donne au disque son unité. On retient la profondeur habitée de Today I Sing The Blues, en duo avec Davell Crawford, le raffinement discret de Mind Is On Vacation, ou encore l’élégance légèrement canaille de That’s Why I Love My Baby .

Plus qu’un hommage, Suit Yourself est une manière d’habiter ce répertoire, de le laisser vibrer à nouveau sans le figer. Un disque qui avance avec naturel, porté par le goût du jeu, de la nuance et du partage.

Ce nouvel album est dans la lignée de ses albums précédents : « Come On and Get It » (2022), ou l’ovni qu enous avons pu écouter live au New Morning : Judith Owen Swings Christmas » (2024) ou encore le disque live avec son Big Band : « Judith Owen Comes Alive » (2024) nominé par notre Académie du Jazz. 

Le lendemain de sa performance (26 mars 2026) au Bal Blomet, Paris, à l’occasion de la sortie de ce nouvel album, Judith Owen nous a rendu visite dans les locaux de Couleurs Jazz pour répondre à mes questions.

Entretien avec Judith Owen

JP : Votre nouvel album Suit Yourself célèbre les traditions du jazz, du blues et du big band tout en mettant en avant votre voix unique. Comment avez-vous abordé le mélange de ces styles sur ce disque ?

JO : Eh bien, je me suis appuyée sur tout ce que j’ai fait ces dernières années, comme par exemple mon album intitulé Come On Get It en 2022, qui rendait hommage aux femmes — aujourd’hui oubliées — que j’écoutais quand j’étais petite mais qui m’ont donné envie de devenir cette artiste de scène, puissante, divertissante, pleine de joie… celle que je suis devenue.

Ensuite, j’ai fait un album de Noël en big band intitulé Judith Owen Swings Christmas. Et ce fut l’un de mes plus grands plaisirs. Il n’y a rien de comparable au fait de jouer devant un big band. Rien du tout ! C’est comme être une rock star avec un son immense. Et comme je suis une grande admiratrice de Nelson Riddle, connu notamment pour son travail avec Frank Sinatra et Ella Fitzgerald, ainsi que de Quincy Jones, cela a été pour moi une expérience extraordinaire.

J’ai donc voulu avec Suit Yoursel mêler ces deux aspects, mais aussi ne pas me contenter de jouer uniquement la musique d’artistes que j’aime, mais de réarranger leurs chansons ou de les interpréter. Je voulais aussi revenir à ma propre écriture, ce que j’avais fait toute ma vie avant Come On Get It. C’était une manière de me faire plaisir, de faire exactement ce que je voulais, et de montrer toutes les facettes de ma personnalité musicale.

Très bien, et c’est donc l’occasion de dire un mot de votre incroyable groupe de La Nouvelle-Orléans, qui s’est produit au Bal Blomet à Paris hier soir (26 mars 2026). La communication entre vous et eux semble vraiment essentielle, presque une signature jazz…
 

Oui, cela sonne comme quelque chose de classique, vraiment typique d’une époque où le jazz était la musique populaire de son temps. Une musique faite pour danser, pour ressentir de la joie. Et c’est ce jazz que j’aime : un jazz ancré dans le blues, avec une touche de gospel.

Ce que vous décrivez est très spécial : quand vous avez six musiciens autour de vous sur scène, qui vous soutiennent, on a l’impression qu’il n’y a qu’un seul cerveau et un seul cœur entre vous tous.

Nous sommes sur la même longueur d’onde. Où je vais, ils vont. Ils me suivent, m’inspirent, puis jouent quelque chose, et je réagis. C’est comme une danse, la plus belle des danses : partager la scène avec des musiciens incroyables, avoir une conversation — une conversation musicale — mais aussi un mouvement. Comme un banc de poissons qui se déplace ensemble, ou des oiseaux dans le ciel. Rien ne leur dit de le faire, et pourtant ils bougent tous en même temps. C’est exactement cette sensation. C’est quelque chose d’extraordinaire.

Oui, en tant que spectateurs, nous ressentons aussi cela, parce que vous les regardez constamment, et eux vous regardent très attentivement… en souriant. Et c’est un aspect que j’adore dans le jazz : la communication, l’interplay entre musiciens.

 Oui, c’est une conversation— et aussi une conversation avec le public. Le public est très important. Je n’aime pas les artistes qui ignorent le public ou le respectent peu. Les gens sont là parce qu’ils ont payé pour vous voir. Ils sont la raison pour laquelle vous avez ce métier, cette vie.

J’aime impliquer le public, lui parler, le divertir, le faire rire, le faire pleurer, l’emmener en voyage avec moi. Et ce qui rend les musiciens de La Nouvelle-Orléans si spéciaux — mon groupe en particulier — c’est pour ça que je les appelle “les callers” (ceux qui interpellent), parce que parfois, ce ne sont pas vraiment des gentlemen, vous voyez…

À La Nouvelle-Orléans, sur scène, si un musicien joue quelque chose, un autre va réagir, lancer un “yeah, yeah, yeah !”. Ils m’interpellent quand je chante quelque chose qu’ils aiment. On se parle tous sur scène, pas seulement musicalement. Cela vient de l’église, du gospel. Et c’est merveilleux, parce qu’on ne se prend pas trop au sérieux. On est simplement dans la joie pure de la musique.

C’est évident quand on vous regarde et qu’on vous écoute sur scène, vraiment. Autre question, sur un autre sujet : vous reprenez des légendes comme Aretha Franklin et Etta James sur cet album. Est-ce qu’il vous est déjà arrivé de vous dire : “je suis peut-être folle de toucher à une chanson aussi célèbre” ?

Oui, bien sûr. Mais…Voici comment je vois les reprises des classiques des plus grands artistes : vous ne sonnerez jamais comme eux ! Et je n’essaie donc pas de sonner comme une chanteuse noire. Ce sont des artistes qui m’ont inspirée. C’est la musique que j’aime. C’est le monde dans lequel je vis. Mais je chante comme une femme du Pays de Galles, avec une voix ample, riche et soul. C’est pour cela que La Nouvelle-Orléans m’accueille à bras ouverts : parce que j’ai du soul en moi, et je chante avec mon cœur, directement dans ma voix.

Et je pense que lorsque vous reprenez de grandes chansons de grands artistes…Votre travail, puisque je suis compositrice, autrice et arrangeuse, c’est de faire en sorte que le morceau sonne comme si je l’avais écrit. C’est ma vie. C’est ma vérité. Je parle avec le cœur. Je ne fais pas juste une reprise de plus.

Oui, et à ce moment-là, la chanson vous appartient.

Elle m’appartient, vous avez raison. C’est ça, le jazz ! Oui, tous les grands standards sont joués par les meilleurs musiciens. Exactement. Et on adore ça. Aussi, je vais très loin avec des morceaux comme If I Were a Bell, que j’ai joué hier soir. C’est une chanson incroyable tirée de la comédie musicale Guys and Dolls. Mais je l’emmène aussi loin que possible de l’original. J’y apporte une couleur jazz brésilien, une bossa nova sensuelle, parce que c’est ce qui me parle. C’est ce qui me permet de chanter ces mots avec sincérité.

Ayant grandi dans une famille de musiciens et passé votre enfance au Royal Opera House, comment ces expériences ont-elles façonné votre approche de la scène et des arrangements aujourd’hui ?

Être entourée de musique classique m’a façonnée dès mon plus jeune âge. Chaque matin, je me réveillais en entendant mon père chanter, faire ses gammes, s’échauffer, se préparer. Chaque week-end, nous étions à l’opéra, à assister aux répétitions générales, dans cet endroit magique, extraordinaire…Avec l’orchestre, les décors, la beauté, l’art… comme une peinture vivante sur scène. Et puis ces voix… à un niveau artistique incroyable.

Quelle école !

Oui, quelle école. J’ai eu une enfance incroyablement privilégiée. Par exemple, je me souviens être à la cantine entre deux actes, et les danseurs de ballet répétaient dans un autre coin du bâtiment. Ils ne mangeaient jamais vraiment, ils passaient en courant prendre un café. Et puis Luciano Pavarotti est entré. Ma sœur et moi étions petites. Il est venu nous dire bonjour, discuter avec nous… cela arrivait souvent. À l’époque, je ne réalisais pas. Je savais juste qu’il était cet homme merveilleux sur scène, avec une voix… une voix venue de Dieu. Dès qu’il ouvrait la bouche, c’était comme si le soleil brillait. Et ça, ça m’a profondément marquée : ce son, cette joie dans la voix.

Et quand nous rentrions à la maison, mes parents — surtout mon père — étaient très particuliers, parce qu’ils adoraient le jazz, le blues, le gospel, Stevie Wonder, Aretha Franklin, toutes ces femmes dont j’ai parlé : Nellie Lutcher, Julia Lee, Peggy Lee, Blossom Dearie…J’écoutais tout, absolument tout. Et je ne savais même pas qu’il y avait des frontières. Je ne savais pas qu’on était censé ne faire qu’une seule chose. Je ne comprends pas ça. C’est pour ça que j’aime des artistes comme Jon Batiste : il faut tout faire.

Tout ce que vous faites avec votre cœur, ce qui est naturel pour vous, ce qui fait de vous un artiste. On ne dirait jamais à Picasso de ne peindre que dans un seul style — ce serait ridicule. C’est pareil en musique.

Je pense que brouiller les frontières entre les styles, c’est comme avoir différents états d’âme. On a envie d’écouter une musique selon son humeur, selon le moment. Et c’est ça que je ressens aujourd’hui. Et enfin, je vis à une époque où c’est accepté. On peut être multiple, ne pas rester enfermé dans une seule case, je me sens à l’aise avec tout ça. J’ai assez d’expérience. Et je pense que le monde a évolué… Ma manière de penser, ou celle de Jean-Baptiste, c’est que je peux faire de la musique classique, je peux faire de l’Americana — c’est ce qu’il vient de faire — je peux tout faire. Pourquoi pas ? Je suis une artiste. Et je pense que le public, lui, n’a jamais eu de problème avec ça. Jamais. Le public est ouvert. Ce sont plutôt les critiques et l’industrie qui ont parfois du mal, parce que c’est plus simple à vendre. Mais aujourd’hui, je crois qu’il y a une vraie compréhension et une vraie appréciation de cette liberté.

Revenons un peu à l’album : il a été enregistré à New Orleans, une ville aux racines profondes de jazz et de blues. Comment cet environnement et cette culture ont-ils influencé le son et l’énergie de ce disque ?

C’est la raison pour laquelle je suis celle que je suis aujourd’hui, parce que, j’ai toujours vécu pour la musique. C’est l’amour de ma vie. Mais je ne me suis jamais sentie aussi libre, aussi totalement moi-même que depuis que je vis à La Nouvelle Orleans. La première fois que j’y suis allée avec mon mari, nous vivions en Californie, à Santa Monica. Moi, j’ai toujours vécu à Londres, mais maintenant je vis surtout à la Nouvelle Orleans.

La première fois, c’était à la fin des années 90, pour mon voyage de noces, au New Orleans Jazz & Heritage Festival. Et je me souviens, dès que je suis entrée dans le French Quarter, je me suis tournée vers mon mari et je lui ai dit : “Pourquoi on ne vit pas ici ?” Parce que je me suis sentie chez moi. J’avais entendu toute cette musique quand j’étais enfant. Et New Orleans est une ville qui vous encourage à être la version la plus grande, la plus lumineuse, la plus joyeuse de vous-même. C’est une ville qui sait trouver la joie malgré l’adversité, malgré son histoire difficile.

A la Nouvelle Orleans, on célèbre le jour présent, parce que demain peut ne jamais advenir. Et ça, on l’entend dans sa musique. La musique sourit. Elle cherche la joie, même si son histoire est dure. C’est le berceau du jazz. Une histoire douloureuse, mais qui a donné naissance à un art qui a changé le monde.

Certes, mais aujourd’hui, avec Trump 2, comment vit-on aux États-Unis ?

Terrible. Mais à la Nouvelle Orleans, les gens nous laissent tranquilles.

L’Amérique regarde souvent la Nouvelle Orleans comme une ville catholique un peu “débauchée”, pleine de fête, de jazz, de blues… mais justement, tout y est musique, c’est extraordinaire — même la musique classique. Et du coup, on a une forme de liberté.

Même quand certaines choses se passent, ça ne donne pas l’impression d’être aux États-Unis. C’est comme la ville la plus au nord des Caraïbes. C’est pour ça que, parmi tous les endroits aux États-Unis, je préfère être là-bas : les gens y célèbrent la vie. Mais honnêtement, vous savez, chaque jour les nouvelles sont de pire en pire. Plus absurdes, plus inquiétantes. Et ce n’est plus seulement l’Amérique, c’est le monde entier qui est impacté. Parfois, c’est presque drôle tellement c’est absurde — mais en réalité, ça ne l’est pas du tout. Parce qu’on parle de quelqu’un avec un immense pouvoir. La situation est extraordinaire… mais je ne perds pas espoir. L’Amérique fonctionne comme un pendule, ça va d’un extrême à l’autre. Et la majorité des Américains sont de bonnes personnes. Ils voient que quelque chose ne va pas. Même certains républicains le voient maintenant. Et au fond, je pense que tout le monde comprend peu à peu ce que les gens de New Orleans savent déjà : le plus important, c’est de célébrer la vie. Ce moment. Ce qu’on a. L’amitié, l’amour, la nature…

C’est pour ça que j’ai repris Blue Skies. Parce que derrière chaque nuage, il y a un ciel bleu, et le soleil brille.

Exactement, vous l’avez dit hier soir, et c’était très fort. Revenons à votre musique : elle touche profondément les gens. Avez-vous déjà été surprise par une réaction du public ?
 

Oui — comme ce chien, par exemple. Il y avait un chien d’aveugle au Bal Blomet hier soir !

Je dois dire que la musique, la nourriture… mais les chiens passent encore avant la nourriture dans ma vie. Je les aime tellement… 😄

Les animaux. J’adore les animaux. J’ai passé beaucoup de temps avec des éléphants. J’ai passé beaucoup de temps dans l’océan avec des baleines, des lamantins et toutes sortes de vie marine. J’aime profondément les animaux, parce qu’ils nous rendent meilleurs. Ils font de nous de meilleurs personnes. Donc hier soir, j’étais bouleversée — enfin, surtout très heureuse — de la réaction à ma musique, à mes compositions originales, parce qu’elles sont faites pour donner envie de bouger, de danser, de ressentir ce swing incroyable.

Je veux que les gens bougent sur leur siège, qu’ils le ressentent physiquement. On n’est pas tellement habitués à ça en France…Dans les clubs de jazz.
Pas comme à New Orleans, où tout le monde bouge !

Mais honnêtement, hier soir, vous avez beaucoup bougé. Et quand je suis arrivée au dernier morceau, c’était très fort pour moi : Inside Out, que j’ai écrit avec le fabuleux Jamison Ross, mon batteur régulier est un artiste extraordinaire. J’aime terminer avec ce morceau, parce qu’après ça, on ne peut plus aller plus loin. C’est un morceau de pure célébration. Il résume tout l’album. C’est la leçon que j’ai apprise dans la vie : si vous montrez votre vraie nature, votre authenticité, les autres vous aimeront pour cela.

Ne cachez pas qui vous êtes. Ne gardez pas pour vous vos peines, vos luttes. Si vous les partagez, vous verrez que d’autres vivent la même chose. Et cette chanson parle de ça : porter son cœur à découvert, être pleinement soi-même.

Et hier soir, c’était magique !
Oui, c’était intense.
Parce que c’est sincère.
Oui, le public le sent.
On ne le sait pas forcément… mais on le ressent.

Parlez-moi des arrangements sur des titres comme Morning ou Evil Girl Blues, qui revisitent des compositions historiquement portées par des hommes, mais avec un regard féminin. Pouvez-vous parler du courage et de la vision derrière ces réinterprétations ? On connaît aussi votre engagement pour les femmes, comme dans votre précédent album…

Oui, absolument. Je suis très fière d’être une femme forte sur scène…

Et une femme drôle aussi !

Merci ! J’ai toujours voulu être une “entertainer”. C’est ce qui a toujours compté le plus pour moi : divertir le public, l’emmener avec moi, lui faire ressentir ce que je ressens. Et le big band, c’est un état de joie absolue. Vraiment. C’est extraordinaire de chanter avec un big band. Et pour ces morceaux — notamment Evil Gal Blues, popularisé par Aretha Franklin — je ne voulais surtout pas copier. Je ne voulais pas sonner comme l’original, ni recréer l’esprit de Muscle Shoals. Ce n’était pas l’objectif.

Je voulais retrouver cette énergie que j’avais sur l’album de Noël : un swing complètement déchaîné. Et j’ai mon propre big band à New Orleans, le J.O. Big Band, avec ce swing… incroyable.

Et j’ai mon propre big band à la Nouvelle Orleans, le J.O. Big Band, dont le swing est extrêmement puissant, très profond. Encore une fois, ça donne envie de danser partout dans la pièce. C’est ça. C’est ce que je recherchais enfant : une musique qui me rend heureuse et me donne envie de bouger.

Et Moanin’, par exemple, on l’a surtout entendu en version instrumentale ou chantée par des hommes. Le jazz est un univers très masculin, historiquement dominé par les hommes. Ça l’est encore, même si ça évolue. J’ai toujours eu conscience que les femmes étaient souvent vues comme une “décoration” sur scène, même si ce sont elles les grandes chanteuses, celles qui sont devant. Bon, bien sûr, pas Ella Fitzgerald, ni les femmes que j’admire profondément. Mais il y avait cette idée de “la chanteuse du groupe”…

Alors moi, je voulais affirmer que je suis la leader.

Et sur scène, ça se sent clairement ! Oui, mais en même temps, chaque musicien a une forte personnalité.

Énorme. Ils ne sont pas là juste pour accompagner une “star”.
Exactement. Je ne veux pas d’un groupe passif. Tous ces musiciens pourraient être leaders eux-mêmes. Ils le sont d’ailleurs. Ce sont des artistes incroyables, avec de fortes personnalités. Et c’est ça qui rend la tournée si agréable : on ne veut pas partager la scène avec des gens qui ne vous font pas rire, que vous n’aimez pas profondément.

Ils m’interrompraient tout le temps si je les laissais parler ! Donc je les enferme à l’hôtel… 😄
 Ils adorent que je sois une femme forte. Et il faut un homme vraiment solide pour soutenir une femme forte. Vraiment.

Et pour Moanin’, comme pour Your Mind Is on Vacation — le classique de Mose Allison — ce sont des morceaux qui reflètent ce que je ressens.

Quand je me réveille le matin et que je lis les infos — je ne peux pas m’en empêcher — je suis choquée. C’est ce que raconte ma version de Moanin’. Le big band était parfait pour ça, parce qu’il apporte du poids, de la puissance. C’est une version en colère.
Exactement. C’est ce que je voulais exprimer.

Plusieurs de vos chansons, comme To Your Door ou That’s Why I Love My Baby, explorent des thèmes personnels et des relations. Comment écrivez-vous des chansons à la fois intimes et universelles ?

Je n’ai jamais eu de problème avec ça. Et je pense que c’est parce que je suis très honnête. Je chante des choses que tout le monde comprend, parce que je les ai vécues. Et j’écoute beaucoup les autres, j’observe, j’analyse… Je sais que je ne suis pas seule. On traverse tous des choses dans la vie et dans l’amour. Et je n’ai jamais écrit une chanson d’amour “simple”. Je n’y arrive pas. Mes chansons sont toujours un peu amères, ironiques, avec de l’humour.

Un reflet de votre personnalité !
 

Exactement. Je suis comme ça : un mélange de lumière et d’ombre. Par exemple, That’s Why I Love My Baby, le premier single, devait être celui-là. Elle raconte que mon mari — un artiste brillant lui aussi — refusait au début de notre relation de célébrer la Saint-Valentin.Chaque année, je faisais une crise… pendant dix ans ! 😄 Et puis un jour, j’ai compris qu’il avait raison. Ce qui compte, ce n’est pas un jour dans l’année. Ce qui compte, c’est comment quelqu’un vous traite chaque jour. Bien sûr, j’aime les fleurs, les chocolats… mais ça ne veut rien dire sans amour et respect au quotidien. On se dispute, bien sûr. Comme tout le monde. Mais j’ai écrit cette chanson sur tout ce qu’il ne fait pas… et c’est exactement pour ça que je l’aime. Parce qu’il est lui-même. Et que c’est moi qui l’ai choisi.

Et voilà. C’est une chanson drôle. Et dans une salle comme hier soir au Bal Blomet, tout le monde comprenait ce que je disais. Les hommes comme les femmes. Parce que c’est quelque chose qu’on vit tous.

Oui, et lui ne vous changera pas, et vous ne le changerez pas.
 

Exactement. On fait tous ça, non ? On veut que l’autre devienne “parfait”… qu’il pense comme nous. Mais au bout d’un moment, on comprend que non. Il faut accepter.

Question suivante, dans ce prolongement : vous avez grandi entourée d’opéra, de musique classique, de jazz et de folk. Si la jeune Judith vous voyait aujourd’hui sur scène avec Suit Yourself, que dirait-elle ? Et votre père ?
 

Oh, mon père serait tellement fier. Il l’était déjà quand il venait me voir sur scène. Car il venait me voir quand j’étais très jeune, quand je jouais au Ronnie Scott’s Jazz Club à Londres. J’étais adolescente, je n’aurais même pas dû être autorisée à entrer ! Mais ils aimaient ce que je faisais, alors ils m’ont laissée jouer.

C’était une expérience incroyable. J’ai toujours dit que j’avais commencé “au sommet” — avec l’opéra, avec Ronnie Scott’s — et qu’ensuite la vie m’avait fait redescendre, avec ses épreuves, ses douleurs, ses pertes. Comme pour tout le monde.

Mais en y réfléchissant, je crois que je suis arrivée au monde déjà telle que je suis aujourd’hui. Et toute ma vie a été un chemin pour revenir à cette enfant. Je me souviens très clairement, à six ans, avec un casque sur les oreilles, en écoutant Stevie Wonder, Aretha Franklin, Ella Fitzgerald, Nellie Lutcher, Joni Mitchell… Et je m’imaginais sur scène. C’était moi qui chantais, moi qui dansais. Et le plus fou, c’est que je ressemblais déjà à la personne que je suis aujourd’hui. J’ai toujours porté des costumes masculins, toujours aimé les chapeaux, toujours eu cette envie de danser. Cette petite fille est toujours là. Et elle dirait : “Merci.” Merci, parce que j’y suis arrivée. Parce que dans ce métier, tellement d’artistes n’y arrivent pas, ou s’arrêtent en chemin. À cause de la dureté du milieu, des excès, de l’âge, du sexisme… Et moi, aujourd’hui, je m’épanouis. Je suis devenue la personne que je voulais être. C’était mon chemin. Et aujourd’hui, je peux enfin “me convenir à moi-même” (suit myself). Et on devrait tous faire ça. Parce que la vie est courte, rapide…

Dernière question : vous revisitez souvent des morceaux historiquement masculins avec un regard féminin. Est-ce que cela a déjà été critiqué ? Et comment avez-vous réagi ?
 

Avant mon aventure jazz, j’ai fait un album intitulé Rediscovered, où je réarrangeais des morceaux rock. J’ai repris Smoke on the Water, Black Hole Sun, Hotline Bling… beaucoup de chansons très masculines, revisitées au féminin. Et dans plusieurs cas, les artistes eux-mêmes m’ont contactée. Chris Cornell a entendu ma version de Black Hole Sun et m’a dit qu’il l’adorait. Quelqu’un de Deep Purple m’a aussi écrit pour me dire combien ils avaient aimé ma version de Smoke on the Water. Et Jim Peterik est devenu un grand soutien. Donc j’adore ça. J’adore que ces artistes comprennent ma démarche. Parce que ce que je dis, au fond, c’est simple : une grande chanson reste une grande chanson. Et elle peut être interprétée par n’importe qui… Respecter ces morceaux et surtout, se les approprier. Ton interprétation sera forcément personnelle, forcément féminine dans mon cas. Elle doit l’être.

On ne peut pas imiter. On ne sera jamais aussi bon — ni meilleur — que l’original. Donc il faut apporter autre chose. Trouver une nouvelle lumière. C’est indispensable. C’est pour ça que j’ai repris Hot Stuff de Donna Summer et que je l’ai transformé en une vraie bossa nova, qui donne envie de danser partout. Ça sonne presque comme Brasil ’66, parce que c’est comme ça que je l’entends.

Alors, après 15 albums et d’innombrables concerts, quelle est la leçon la plus surprenante que Suit Yourself vous a apprise sur vous-même ?
 

D’être moi-même. Complètement moi-même. J’ai grandi, comme beaucoup, en voulant faire plaisir à tout le monde. Et je le fais encore sur scène. Mais la différence aujourd’hui, c’est que j’ai compris quelque chose d’essentiel : si quelqu’un aime ce que je fais, ma musique, tant mieux. Merci. Et si quelqu’un n’aime pas… ce n’est pas grave.

Je n’ai pas besoin d’être aimée par tout le monde.

Enfant, j’avais besoin de plaire, de m’assurer que tout allait bien autour de moi — surtout pour ma mère, qui était très malade. C’est devenu le fil conducteur de ma vie.Mon père est la raison pour laquelle je peux chanter. Ma mère est la raison pour laquelle je chante. Et aujourd’hui, j’ai compris que je n’ai pas besoin de plaire à tout le monde. Je dois être en lien avec les gens qui me comprennent. Et je pense que beaucoup d’entre nous doivent apprendre ça.

J’ai remarqué hier que beaucoup de personnes dans le public vous avaient déjà vue plusieurs fois…

Oui, certains reviennent trois fois, c’est incroyable.

Dernière question traditionnelle : Couleurs Jazz, c’est toutes les couleurs du jazz. Quelle est votre définition du jazz ?

La joie. La joie, et…J’aime le jazz ancré dans le blues. J’aime Oscar Peterson, Ella Fitzgerald, Frank Sinatra, Billie Holiday… tous ces grands artistes.

Mais si je devais expliquer le jazz à un enfant de 5 ou 6 ans : c’est la joie. Et la liberté.

Quelques questions rapides : café ou thé avant un concert ?
 

Mes musiciens, eux, boivent… 😄 Mais moi, non. Enfin, je dis ça, mais je mets une toute petite goutte de vin blanc ou de Prosecco dans un grand verre d’eau pétillante — et ça me suffit ! Mais avant de chanter, jamais d’alcool. Juste de l’eau, de l’eau vitaminée, un peu de citron. Je ne bois pas de thé, ça assèche la voix. Le plus important, c’est de faire mes vocalises, comme mon père me l’a appris. C’est ce qui a sauvé ma voix toutes ces années.

Une chanson qui vous fait toujours danser ?
 

I Wish de Stevie Wonder. Et aussi Art Blakey avec les Jazz Messengers en live… ce swing ! À chaque fois, je suis aux anges.

Si vous pouviez dîner avec un musicien, passé ou présent ?
 

Oh… c’est cruel comme question 😄

Allez, j’en prends trois : j’aimerais dîner avec Frank Sinatra…Nelson Riddle et Ella Fitzgerald. Tu peux faire ça ? Tu peux organiser ça ?
Tu as une planche Ouija ? 😄 On va organiser ça…

Un mot pour décrire ton jeu de piano ?
 

Je ne peux pas en dire un seul. Je dirais : classique et gospel.

Oui, tu joues vraiment très bien du piano 

Merci. C’est mon premier amour.

Quel est le premier album que tu as acheté avec ton propre argent ?

C’était Songs in the Key of Life de Stevie Wonder.
 Et imagine ma joie quand je suis arrivée à New Orleans et que j’ai rencontré John Fishback, l’ingénieur de cet album — il est devenu mon co-producteur depuis.

Et toi 

Come Together des The Beatles

Ah ! Super.

Si tu n’étais pas musicienne, que ferais-tu ?

Je serais actrice. Évidemment.

Un morceau de Suit Yourself qui serait ton “super-héros” ?

En live, je dirais Since I Fell for You. C’est un morceau bouleversant, l’un des plus beaux jamais écrits. Je peux y mettre tout mon cœur. Mais le vrai “super-héros”, c’est Inside Out.
 Et un moment d’enregistrement incroyable, c’était Today I Sing the Blues avec Devel Crawford. Je suis fan de lui depuis longtemps. Il vient de New Orleans, il a une énergie d’église, presque de prêcheur. Sa voix est quelque part entre Prince et Little Richard, et son jeu d’orgue est incroyable.On s’est assis ensemble au piano, on a fait une seule prise. Tout était en direct, dans l’instant. C’est ça, la magie.

Ville préférée pour jouer ?

Celle où je suis. Là, maintenant.

Donc Paris ?

Paris, bien sûr 😄

Ton premier crush musical ?

 Oh… sûrement Dudley Moore. Un pianiste de jazz incroyable, même s’il était surtout connu comme comédien. Et très mignon aussi ! Mais moi, je tombe amoureuse du talent, pas du physique.

Dernière question : qu’est-ce que j’ai oublié de te demander 

Si j’aime le rugby ? 😄

Oui, je sais que tu aimes le rugby, même si le Pays de Galles a perdu

Oui… je suis un peu contrariée en ce moment 😄… Mais j’adore l’esprit gallois !

Les musiciens :

Judith Owen / piano, chant, compositions, arrangements.

The Gentlemen Callers/

David Torkanowsky / piano,

Kevin Louis / cornet & buggle,

Lex Warshawsky / contrebasse,

Jamison Ross / batterie,

David Blenkhorn / guitare et

Ricardo Pascal / saxophone ténor

Suit Yourself, Hit Couleurs Jazz et Best of The Month, est produit par Judith Owen, le morceau « Inside Out » est coproduit par Judith Owen et Jamison Ross. L’album a été enregistré et masterisé à la Nouvelle-Orléans aux Palissade Studio par Misha Kachkachishvili et mixé par John Fischbach.

Il est sorti le 24 avril 2026.

©Photos interview Gaby Sanchez pour Couleurs Jazz

©Photo Header Steve Repport

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