Au Grès du Jazz, le soleil se lève aussi sur les Vosges du Nord

Cet été, cap sur l’Alsace, même s’il y fait aussi chaud qu’ailleurs. À ce rythme, les cigognes finiront par vouloir s’y installer à l’année. Au gré d’une route départementale, on rejoint sans peine le village de La Petite-Pierre, qui sert d’écrin principal au Festival Au Grès du Jazz depuis déjà plus de vingt ans. Pour sa 23e édition, organisée du 8 au 16 août, le festival a d’ailleurs obtenu un label éco-responsable, une distinction dont l’équipe peut légitimement être fière.

Le nom du festival n’a rien d’anodin. Dans cette région des Vosges du Nord, le grès rose est partout, jusque dans la majestueuse cathédrale de Strasbourg. Mais il n’est pas nécessaire d’aller aussi loin pour en mesurer la présence. À quelques kilomètres de La Petite-Pierre, les maisons des rochers de Graufthal constituent un témoignage particulièrement émouvant de la vie quotidienne de quelques familles qui occupèrent ces modestes habitations troglodytiques jusqu’à la fin des années 1950.

Ce grès rose inspire d’ailleurs bien davantage que les seuls bâtisseurs de cathédrales. La preuve avec Ève Risser, musicienne originaire d’Alsace, qui vient de créer le Pink Desert Orchestra. En ce début de soirée du 14 août, la pianiste présente au public la première de ce tout nouveau projet, construit autour des rochers qui font la fierté de la région. La plupart des thèmes portent d’ailleurs le nom de formations rocheuses mystiques du plateau du Taennchel.

Avec ce nouveau sextet, où figurent certains instruments plutôt rares dans le jazz, comme la vielle à roue de Yann Gourdon, Ève Risser cherche à façonner une musique minérale, géologique, taillée dans la même pierre que les remparts du château que l’on distingue derrière la scène. Quant au saxophoniste Grégoire Tirtiaux, il joue également du guembri, instrument davantage associé aux déserts marocains qu’aux falaises vosgiennes.

Les cordes grincent, la musique se fait volontairement langoureuse, peut-être trop, car la monotonie n’est jamais très loin. Quelques beaux moments émergent néanmoins, notamment lorsque les différentes cordes viennent s’entrecroiser. La musique possède aussi, par instants, une dimension médiévale qui s’accorde plutôt bien avec le décor. Cette première expérience mérite toutefois encore du temps pour mûrir et trouver pleinement sa forme.

L’Espagne au pied du château

Quelques jours auparavant, c’est une tout autre pierre, chaude celle-là, qui semble avoir envahi la place du château. L’Espagne s’invite à La Petite-Pierre. Une guitare flamenco se fait entendre, bientôt rejointe par le son immédiatement reconnaissable du Concierto de Aranjuez, matrice de Sketches of Spain. Erik Truffaz sort alors de l’ombre, chapeau vissé sur la tête. Le public jubile déjà tandis que les musiciens gagnent progressivement la scène.

On comprend que le spectacle sera grandiose lorsque le saxophoniste et co-leader du projet, Antonio Lizana, entame les premières notes aux côtés de Truffaz. La nuit promet d’être chaude. Puis apparaît la bailaora, tout de blanc vêtue. Les deux Espagnols se font face : elle danse, Lizana chante. En quelques secondes, le paysage vosgien s’efface pour laisser place à la Sierra Nevada, avec l’Alhambra de Grenade dominant l’horizon.

Sketches of Spain est une pièce relativement courte. Il faut donc rapidement penser à la suite, faite d’exquises esquisses, dont la première est signée par le clarinettiste Renaud Gabriel Pion, également co-responsable de l’arrangement de Sketches of Spain.

Comme l’éclipse du 12 août qui devait être totale en Espagne, le concert du dimanche 9 août devient un spectacle d’une beauté incandescente. Un peu plus tard, la robe de la danseuse sera rouge, comme si le soleil espagnol avait définitivement pris le dessus sur la lune.

Ce soir, le soleil l’emporte donc sur la lune. Un soleil d’Espagne qui illumine tout sur son passage, jusqu’aux amants maudits de La Ley del Deseo, le film de Pedro Almodóvar qui révéla Antonio Banderas. Lizana et la bailaora se regardent à nouveau comme si, à l’instar des amants du film, ils allaient rejoindre l’au-delà dans un ultime geste d’amour.

Bien entendu, il n’en est rien. Mais la passion nous encercle un peu plus à chaque instant et les frontières entre jazz et flamenco s’estompent progressivement. Le public reste comme tétanisé devant tant de beauté, musicale autant que visuelle. Longue vie à ce projet décidément unique.

Une nuit parisienne à La Havane

Un autre soir, c’est une toute autre atmosphère qui règne sur la place du château. Le duo délicat formé par Roberto Fonseca et Vincent Segal propose un concert intimiste, presque un récital de musique classique, où seuls quelques rythmes de danzón viennent ici et là apporter une touche d’improvisation.

Il est vrai qu’avec Nuit parisienne à La Havane, nous sommes bien loin de l’exubérance pianistique à laquelle le pianiste cubain nous a habitués. Fonseca semble ici avoir choisi la retenue, laissant davantage de place au dialogue avec le violoncelliste Vincent Segal. Une musique de chambre au sens presque littéral du terme, tout en conservant quelques parfums de La Havane.

Une sieste musicale sous le soleil

Lors d’une sieste musicale organisée dans le Jardin des Poètes, qui surplombe le village, la chaleur contraint les musiciens à modifier leur approche. Le contrebassiste Laurent Gauthier, sa compagne, la vocaliste mexicaine, et le guitariste Pierre Brouant finissent par s’installer dans l’herbe, au milieu du public.

Leurs cordes respectives frémissent davantage que les branches du vieux charme centenaire dont les rameaux, accablés par la chaleur, se replient sans parvenir à offrir la moindre ombre aux spectateurs. Le décor est planté. Chacun a trouvé sa place, même si nous souffrons tous de la température.

Avec un programme exclusivement consacré à des thèmes mexicains ou sud-américains, comment pourrait-il en être autrement ? Les chansons d’amour sont souvent tristes à mourir, à l’image d’Alfonsina y el mar, où la passion pousse l’héroïne à marcher dans la mer jusqu’à disparaître sous les flots. Les boléros se succèdent, avant que les musiciens ne prennent congé du public avec le célèbre La Llorona.

Un jazz de chambre pour Robinson Khoury

Une fois le concert d’Ève Risser terminé, la pianiste et la violoncelliste n’ont même pas besoin de quitter la scène : elles font partie du quatuor Demi-Lune du tromboniste Robinson Khoury. Et puisqu’il s’agit ici de jazz de chambre, le terme de « quatuor » paraît effectivement plus approprié que celui de quartet.

Parfois inspirées par J. S. Bach, parfois par tout autre chose, les compositions de Robinson Khoury n’ont pas besoin de dénominateur commun. Elles sont simplement le fruit de son inspiration. Deux thèmes inspirés de danses se succèdent ainsi, entre sarabande et bourrée.

La musique du tromboniste est complexe, mais elle s’affiche sans complexe. Elle se joue des catégories et des références, laissant aux quatre musiciens le soin de faire dialoguer leurs univers avec une liberté qui sied particulièrement bien au cadre du festival.

Abbey Lincoln, en guise de bouquet final

La soirée devait finalement s’achever en beauté avec un vibrant hommage à la musique de la chanteuse, poétesse et activiste Abbey Lincoln. De retour dans un festival qu’elle avait déjà fréquenté aux côtés d’Archie Shepp, la vocaliste Marion Rampal, magnifiquement accompagnée notamment par le pianiste Thibault Gomez, se sent suffisamment à l’aise dans ces lieux qu’elle connaît bien pour livrer une performance à la fois intense et profondément intime.

Elle se souvient de son précédent passage, lorsqu’elle était enceinte de sa fille Alma, et reprend notamment un thème qu’elle chantait alors avec Archie Shepp. Alma, qui a depuis bien grandi, est justement présente ce soir-là, derrière un étal où elle vend les disques de sa mère. Un détail presque familial qui donne au concert une dimension particulièrement touchante.

Aucune des compositions majeures d’Abbey Lincoln n’est oubliée. Marion Rampal va même plus loin en interprétant un poème jamais enregistré, qu’elle choisit de traduire en français. Une manière de rappeler que l’œuvre d’Abbey Lincoln ne se résume pas à quelques standards : elle est aussi celle d’une femme engagée, dont la poésie et la voix n’ont cessé de porter une parole singulière.

Ainsi s’achève cette édition d’Au Grès du Jazz, dans un village où le grès rose n’est pas seulement une matière omniprésente dans le paysage. Il devient tour à tour décor, source d’inspiration et matière musicale. Entre flamenco et jazz, musique de chambre et boléro, poésie et improvisation, La Petite-Pierre aura une nouvelle fois démontré que, dans les Vosges du Nord, la musique sait parfaitement se mettre au diapason des pierres qui l’entourent.

Accueil – Festival Au grès du jazz

©Photos Celim Hassani

Laisser un commentaire