Mourad Benhammou et Sébastien Bertho : L’histoire du jazz n’est faite que de ça

A l’heure où tout le monde se focalise sur les deux stars du jazz d’après-guerre que sont Miles Davis et John Coltrane, le batteur Mourad Benhammou publie un petit livre d’entretiens avec Sébastien Bertho où il fait l’éloge de petits maîtres (ou seconds couteaux) de la batterie, mais pas que.

Un éloge bienvenu, tant il est évident que la vie du jazz s’est nourrie de l’activité de ces musiciens peu médiatisés voire oubliés. Et Benhammou est lui-même un excellent exemple de ce phénomène, lui qui — universellement reconnu comme un des meilleurs batteurs de hard bop français voire européen — a construit son jeu au contact de batteurs qui l’ont fasciné et avec lesquels il s’est constitué un panthéon personnel. Certains de ces seconds couteaux, il a cherché à les rencontrer pour s’abreuver à la source de cette esthétique, loin des écoles de jazz où on se concentre sur les figures majeures, étudiant leur jeu, mettant en valeur leurs émules, cherchant à s’inscrire dans la lignée des stars. 

C’est donc de ses rencontres avec les batteurs Walter Perkins ou Louis Hayes, mais aussi avec des musiciens avec lesquels il a eu l’occasion de jouer comme les saxophonistes Lew Tabackin et James Spaulding ou le pianiste Barry Harris que Benhammou nous entretient et son intérêt pour eux nous incite à aller les (re)découvrir ou à réviser l’importance qu’on leur accorde.
Le titre de l’ouvrage : « L’histoire du jazz n’est faite que de ça » est particulièrement pertinent, tant il est évident que ces seconds couteaux (que Benhammou appelle des « griots ») ont eu — ou ont encore — leur importance dans la vie et dans l’évolution de cette musique qui, à l’origine, était basée sur une transmission orale des connaissances et des savoir-faire.

Il n’est pas étonnant que l’approche de Benhammou vienne d’un batteur. En effet, la position de cet instrumentiste dans un groupe est centrale, et sa façon de concevoir la musique a une influence profonde sur la sonorité d’ensemble et sur le jeu de la formation à laquelle il appartient. Et on ne peut qu’être étonné de découvrir — dans l’abondante discographie qui conclut l’ouvrage — le nombre de disques auxquels ont pu contribuer Louis Hayes ou Walter Perkins. Une telle abondance de contributions en dit long sur l’intérêt que des leaders plus connus qu’eux ont pu avoir pour de tels sidemen. On comprend que Benhammou, qui les a découverts par le disque, ait voulu les rencontrer pour approfondir sa connaissance d’un mode de jeu qui a alimenté sa propre conception du rôle de batteur. Une conception qui lui a permis de prolonger et de s’inscrire dans une esthétique née dans les années 50, mais qui reste toujours vivace et vibrante quand elle est pratiquée par des musiciens aussi amoureux et investis que lui.

Ce petit livre est donc une lecture salutaire pour tout amateur de jazz qui y trouvera de quoi alimenter sa curiosité, loin des publications célébrant le centenaire de stars universellement reconnues, et loin des « hommages à » qui abondent dans la programmation de nombre de clubs de jazz.

© Couleurs Jazz Radio / Thierry Quénum– Sélection éditoriale de la rédaction. Textes et contenus protégés, toute reproduction interdite sans autorisation.

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