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Hit Couleurs JAZZ

Cet album reprend le cours d’un voyage débuté avec « Old and New Song » (2018) : avec un fil rouge tiré d’une tournée en Russie au cours de laquelle des déboires ferroviaires invitant aux parenthèses temporelles incompressibles ont fait germer l’idée d’un album de photos sonores égrenant, telles des perles semées le long d’une route escarpée, des morceaux avec lesquels chacun des membres de l’équipage entretient des relations privilégiées.

Le traditionnel mongol “Ekh Ornii Magtaal” est sans doute, de par son aspect « transsibérien » le titre le plus emblématique de la sélection, tant il incarne à merveille la filiation d’une œuvre ouverte aux éléments naturels et culturels.

La Russie est également représentée par « Oy Moroz Moroz » dont les translations linéaires transportent la musique du groupe dans un univers cinétique. La géopoésie principielle du projet permet un grand écart avec le Japon : « Le Chemin vers Izumo », « Koruda Bushi », tandis que la saudade imprègne « Sanza Tristesse » et « Gente Humilde » cours contrarié d’un flux rythmique faussement baroque esquissé par Fred Pasqua, qui prouve ici qu’il est bel et bien l’un des meilleurs batteurs français.

Le sens de l’espace est ce qui caractérise le mieux l’esprit de l’ouvrage, fondu dans l’alambic d’un intimisme associé à la musique du combo, qui fait la différence avec beaucoup de réalisations jazz du moment. Chez les anglo-saxons, les musiciens puisent « Oh Where » et « Tam Lin Child 39 ».

« Mangé pou le cœur » d’inspiration Réunionnaise constitue la véritable curiosité de l’ensemble, sorte d’encart en forme d’incursion vers un ailleurs illusoire et éphémère. Sans doute le point d’orgue d’une œuvre qui prolonge l’esprit et la poésie de Matsuo Bashô, poète cosmique à la recherche, sa vie durant, d’un chemin menant vers le Nord profond, sorte de nœud borroméen révélant la nature profonde du monde, en proie aux éclairs, intuitions et jaillissements qui sont le propre de tout art authentique.

Yoann Loustalot, brillant de bout en bout, voit son discours étoffé par les interventions de François Chesnel, qui distille une verve impressionniste de plus en plus aboutie, sous-tendue par un solide background.

©Photo Patrick Martineau

Fred Chiffoleau semble communiquer télépathiquement avec ses coreligionnaires tant sa présence se mue en une scansion aérienne. Ce disque, qui fait la part belle aux arrangements ouverts et à l’improvisation, met en avant une sensibilité mélodique qui est son apport esthétique fondamental, au son d’un quartet qui se paie le luxe d’évoquer fugitivement, au hasard d’un pont ou d’un break,  Herbie Hancock, Ornette Coleman, Wayne Shorter ou Kenny Wheeler.

Nul besoin de parcourir un territoire musical par trop balisé avec un tel son, à la fois brillant et magnifiquement rehaussé par les nuances de jeu infinies développées par la formation. Ce sens collectif très hard bop, renonçant aux exploits solitaires censés témoigner des capacités techniques des solistes, est ce qui rend possible une cohésion qu’on espère toujours entendre, et dont le souvenir nous hante depuis la fin de l’âge d’or du jazz.

Pour toutes ces raisons, il ne faut pas passer à côté de l’amitié, du plaisir de jouer, des émotions et expériences proposées par ces musiciens, parmi les plus accomplis de la scène jazz hexagonale. La souplesse, l’aspect empathique des phrasés, le lyrisme et la délicatesse des inventions mélodiques, proposent un voyage dont les possibilités narratives furent seulement révélées par de grands artistes tels Milton Nascimento ou John Coltrane.

Enivré par les multiples touches de couleurs et le riche assortiment d’épices de toutes natures proposé par les musiciens, l’auditeur ébaubi songe à Emily Dickinson, qui contemple l’univers depuis la fenêtre de sa chambre, parlant du visage qui transforme sa maison en foyer, et du manteau de neige consubstantiel à l’hiver.

Poétique en diable.

 

Personnel :

François Chesnel (piano)
Yoann Loustalot (trompette, bugle)
Fred Chiffoleau (contrebasse)
Fred Pasqua (batterie)

Sleeper Train est sorti sous le label Bruit Chic/Inouïe – mars 2021

Photo Header ©Meyer

 

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