
Gaume Jazz Festival 42ième édition, Belgique du 7 au 9 août 2026
Comme tous les ans, Gaume Jazz est l’occasion de découvrir des artistes belges qu’on a rarement l’occasion d’entendre en France. Mais pas que, car le festival propose toujours des formations européennes que Jean-Pierre Bissot, le patron de Gaume Jazz, choisit avec un discernement remarquable.
Vendredi 7 août
Le premier groupe à investir la scène est un quartet de jazz rock qui distille une musique vigoureuse où les solos de guitare enflammés du leader, Guillaume Vierset, occupent la première place.
Contraste total avec le quintet de Barbara Wiernik où c’est la voix qui est mise en valeur. Deux voix féminines au timbre chaleureux accompagnées par un trio où la basse électrique et la guitare s’octroient de beaux solos mélodiques tandis que la batterie déploie un accompagnement tantôt subtil, tantôt plus pugnace. Les deux voix alternent un chant en paroles et un scat raffiné. Sur des thèmes de sa plume ou d’autres compositeurs, Barbara Wiernik propose une musique d’un lyrisme profond, tout en douceur ou en vigueur, au charme duquel il est difficile de résister.
Proposer à Alex Dutilh de raconter ses rencontres avec Keith Jarrett en compagnie de Jean- Philippe Viret et d’Airelle Besson peut sembler une idée saugrenue. Pourtant cela fonctionne ! Dutilh a effectivement beaucoup à dire sur Jarrett qu’il a interviewé à plusieurs reprises. Et le duo de la trompette et de la contrebasse est formidable d’écoute mutuelle sur des standards revisités avec une inventivité magistrale. D’un lyrisme habité, il ponctue les interventions du récitant et les extraits d’interviews de Jarrett en déployant une poésie personnelle qui correspond bien à celle du pianiste. Et en l’absence de ce dernier — qu’on ne reverra sans doute jamais sur scène — un public nombreux est venu assister à cette évocation d’un musicien qui occupe une place à part dans la musique du dernier demi-siècle.
Pour fêter ses soixante ans, Nathalie Loriers a concocté un répertoire inédit pour le Brussels Jazz Orchestra dont elle est la pianiste attitrée depuis plus de 20 ans. On sait que la phalange belge est un des meilleurs orchestres d’Europe et Nathalie Loriers une des pianistes les plus inventives du Vieux Continent. L’entendre mettre l’orchestre au service de ses compositions — dont elle est la principale arrangeuse — est un vrai régal tant chacune d’entre elles raconte une histoire, que la magnifique pâte sonore de l’orchestre magnifie. Les solistes sont tous de remarquables improvisateurs et Nathalie leur accorde une large place tandis que son piano se contente souvent d’un rôle d’accompagnement, ce qui fait que les quelques chorus qu’elle s’octroie ressortent d’autant mieux et mettent en valeur la somptuosité de son toucher et la fluidité de son phrasé. Nathalie Loriers est une fine mélodiste et ce premier essai d’arrangement pour big band est une totale réussite que le public nombreux du grand chapiteau de Gaume Jazz sut apprécier à sa juste valeur.
Samedi 8 août
Il est toujours agréable de découvrir un nouveau talent, et Stéphane Mercier en est un, du moins pour moi. Le saxophoniste belge possède une sonorité fortement timbrée sur son saxophone en do, et ses improvisations sont soutenues par un excellent trio où se distingue son fils au piano, dont les solos sont particulièrement réussis. Le répertoire propose essentiellement des compositions personnelles du leader ou des membres du groupe, dont une suite magnifique. Un quartet de haute tenue.
Le quartet de la pianiste et chanteuse An Pierlé, juste après, offre un contraste intéressant : la voix puissante module les notes avec un grand sens des nuances et le trio — où la basse est remplacée par un synthé — qui l’accompagne alterne les sonorités électriques et d’autres plus acoustiques tandis qu’un saxophoniste vient apporter à l’ensemble des solos incandescents. Impossible d’accéder à la petite salle où se produit le groupe suivant pour cause de jauge atteinte. C’est donc de l’extérieur qu’on suivra le concert du quartet du joueur de cavaquinho Maxime Blesin en compagnie, entre autres, du trompettiste Greg Houben : un jazz d’inspiration brésilienne interprété d’une façon sensible et chaloupée avec une magnifique sonorité acoustique qui brillait entre autres dans les solos.
Présenté comme une révélation, le trio luxembourgeois Dock of Absolut, qui n’avait jamais joué dans un festival belge, fut impressionnant de virtuosité. Un pianiste au jeu fréquemment rythmique et doté d’un toucher puissant, qui compose l’intégralité du répertoire — aux motifs fréquemment répétitifs —, un bassiste électrique au jeu d’une grande souplesse et un batteur au jeu tout en énergie polyrythmique : voilà un trio gagnant qui fit salle comble dans le grand chapiteau. Et on comprend cet intérêt car dans la pléthore des trios de piano qui existent un peu partout, celui-ci affirme une identité forte et déploie un jeu très physique qui fait merveille en contexte live.
Le quartet Petite Lucette offre par contraste une musique d’une fraîcheur bienvenue. Une saxophoniste soprano au timbre acidulé et au phrasé volontiers virevoltant, un clavier aux sonorités moelleuse, parfois ludiques ou quasi acoustiques, une contrebasse vigoureuse et pleine d’allant et une batterie aussi tonique que mélodique… ces jeunes musiciens sont vraiment enthousiasmants et leur musique haute en couleurs donne envie de danser et de taper du pied.
Les New Sketches of Spain d’Erik Truffaz et Antonio Lizana, je les avais déjà vus à Soulliac en Jazz il y a 15 jours (chronique ici même) et à Gaume, comme en Occitanie, la magie opère dès les premières minutes. Les solos de Truffaz sont plus incandescents ici et Lizana lui donne magnifiquement la réplique. Voici un projet qui mûrit au fil du temps et les musiciens sont de plus en plus en symbiose pour créer ce son de groupe dense et touffu où le timbre magnifique de la guitare flamenca de Pau Figueres sert de fil rouge aux interventions des souffleurs boostées par la rythmique batterie/percussions, sans compter la danseuse dont les pieds rythment le flow musical. Et quand Lizana entame un duo fougueux avec elle, on approche de la transe. Une partie des compositions et des arrangements sont signés de Renaud Gabriel Pion, le clarinettiste-basse, dont le timbre boisé — comme celui de la basse électrique — participe amplement à la couleur des morceaux, qui nous font voyager dans des paysages contrastés. Et quand, en rappel, le guitariste, Truffaz et Lizana — au chant — reviennent seuls sur scène ils nous plongent dans une atmosphère hautement poétique. Au total c’est un fort beau projet qui ne cesse de se densifier au fil des concerts, et qui méritait bien une ovation debout de la part d’un public enthousiaste.
Dimanche 9 août
C’est le groupe du chanteur François Vaiana qui débute la dernière journée avec une interprétation de la musique de Fabian Fiorini. Une musique hautement atmosphérique jouée par un groupe atypique : trois instruments graves (euphonium, cor d’harmonie et violoncelle) plus un synthétiseur et une guitare, qui produisent un bruit de fond intense et ténébreux sur lequel la voix pose un flow de paroles en anglais, harangue le public, s’enfle et décroît tandis que la musique prend parfois des accents baroques. Une immersion dans un monde poétique halluciné et hors du temps.
Le Ozain Quintet propose, quant à lui, une musique fortement cuivrée : un sax ténor, une trompette et un trombone qui modulent de beaux unissons ou des contrastes de timbres, accompagnés par une contrebasse qui prend souvent de puissants solos tandis que la batterie ponctue le tout de façon tonique et sensible. Les interventions des trois souffleurs sont lumineuses et sont ponctuées de contrechants inventifs des deux autres cuivres. Bref, l’ensemble sonne de façon splendide.
Nils Kassap commence son set seul à la clarinette basse tandis que des boucles mélodico-rythmiques jouent derrière lui. Puis il est rejoint par les membres de son groupe : guitare et basse électriques, clavier et batterie. C’est un son très rock qui se déploie sur une mélodie balkanique. Le groupe est animé d’une fougue juvénile et déborde d’une énergie qui se déploie entre autres sur une belle ballade où le timbre boisé de la clarinette basse est particulièrement splendide. Et c’est en alternance avec des morceaux somptueusement lents et d’autres sur un tempo enlevé que cette excellente formation ravira le public du petit chapiteau par une belle après-midi.
Le quartet du saxophoniste Simon Comté propose une musique intense servie par un sax ténor au débit volontiers torrentiel accompagné par une excellente rythmique où brille le pianiste tunisien Wajdi Riahi, qui est un habitué du Gaume Jazz Festival. Les solos du leader et du pianiste sont de haute tenue et pleins de sève et quand Comté passe au soprano sur une belle ballade, il y exprime un lyrisme d’une grande sérénité. Voilà un quartet qui n’a aucun mal à ravir le public nombreux du grand chapiteau.
La particularité du groupe Under the Reefs Orchestra est qu’il se compose d’une guitare, d’une batterie et d’un saxophone… basse. Une instrumentation assez inhabituelle, donc, pour une musique originale où le saxophone assure essentiellement les parties de basse — mais prend aussi quelques solos — et où la guitare, parfois jouée au bottleneck, est le principal élément mélodique avec une approche voisine du rock, tandis que la batterie assure une pulsation binaire.
Pour célébrer la mémoire du regretté pianiste suédois Esbjörn Svensson — dont le trio EST aurait eu 30 ans cette année —, ses deux comparses, le contrebassiste Dan Berglund et le batteur Magnus Oström, ont invité plusieurs musiciens scandinaves à les rejoindre sur scène. Et tout d’abord le pianiste Joel Lyssarides au jeu élégant et raffiné qui débuta le concert en trio. Ils furent ensuite rejoints par le guitariste Ulf Wakenius à la sonorité d’une grande pureté et au phrasé limpide. Puis ce fut le tour de Frederik Ljungkvist à la flûte. Le trompettiste finlandais Verneri Pohjola apporta ensuite une nouvelle ambiance avec sa sonorité intense accompagnée de boucles électroniques et de Ljungkvist, passé au sax ténor. Dans toutes ces configurations, puis avec le groupe au complet, ce sont des compositions de Svensson qui revirent le jour dans un contexte inédit où les musiciens célébraient la vie par-delà la tristesse de la disparition du pianiste 18 ans plus tôt. Soit un fort bel hommage pour une formation qui eut son heure de gloire et qui inspira par la suite de nombreux autres trios. Une belle façon de conclure un festival qui, chaque été, rassemble dans un cadre champêtre un public nombreux attiré par une programmation innovante.


















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