Pour tous ceux qui ont suffoqué sous les vagues de chaleur qui ont frappé une grande partie de l’Europe cet été, il existe un refuge presque improbable.

Perdu dans l’Atlantique Nord, à mi-chemin entre l’Écosse et l’Islande, un minuscule archipel où les températures dépassent rarement les 15 degrés continue de vivre au rythme du vent, de l’océan… et de la musique.

Les îles Féroé demeurent souvent dans l’ombre de leur spectaculaire voisine islandaise. Pourtant, leurs falaises abruptes, leurs villages aux toits d’herbe et leurs montagnes surgissant de l’océan composent un paysage parmi les plus saisissants d’Europe. Ici, les moutons sont plus nombreux que les quelque 55 000 habitants dispersés sur dix-huit îles, mais la vie culturelle est d’une étonnante richesse.

Chaque été, Summartónar en apporte la plus belle démonstration. Organisé par l’Association des compositeurs féroïens, ce festival ne se contente pas d’aligner les concerts : il les fait voyager. Pendant plus de quatre mois, musiciens locaux et invités internationaux parcourent l’archipel, transformant églises, musées, maisons de la culture et villages isolés en salles de concert. Plus qu’un festival, Summartónar est une manière d’habiter le territoire.

Depuis près d’un demi-siècle, Kristian Blak façonne le paysage musical des îles Féroé. Pianiste, compositeur, fondateur du label Tutl et directeur artistique de Summartónar, il s’est fixé une mission qui dépasse largement l’organisation d’un festival : faire circuler la musique dans tout l’archipel.

Cette philosophie se retrouve dans chacun de ses choix. Les concerts ne sont pas concentrés dans une salle prestigieuse ni même dans la seule capitale, Tórshavn — « le port de Thor », héritage de la présence viking. Ils prennent place dans des églises, des musées, des maisons de la culture ou de modestes salles communales, parfois au terme d’une route qui semble s’interrompre au bord de l’océan. Aux Féroé, le déplacement fait partie intégrante de l’expérience musicale.

Aujourd’hui, les dix-huit îles sont reliées par un impressionnant réseau de tunnels sous-marins qui a profondément transformé les habitudes des habitants. L’un d’eux est devenu une curiosité mondiale : un rond-point creusé sous l’Atlantique et métamorphosé par l’artiste féroïen Tróndur Patursson en une installation lumineuse. Les faisceaux bleutés qui enveloppent l’espace évoquent les mouvements de la traditionnelle danse en chaîne, symbole d’une culture qui n’a jamais cessé de transmettre son histoire par le chant.

Cette volonté de faire voyager la musique s’accompagne d’une réflexion sur l’environnement. Le festival, qui s’étend cette année sur plus de quatre mois, privilégie les séjours prolongés des artistes invités afin de limiter les déplacements aériens. Une approche simple, mais cohérente avec l’esprit des lieux : ici, on prend le temps de découvrir un paysage autant que de partager une musique.

Le saxophoniste estonien Villu Veski illustrait parfaitement cette philosophie. Invité du 2 au 4 août, il participait à trois concerts très différents, chacun révélant une facette de l’identité musicale que Kristian Blak s’attache à défendre.

Le premier avait pour cadre l’église de Bøur, sur l’île de Vágar. Difficile d’imaginer décor plus approprié. Dominant l’Atlantique, le petit édifice blanc semble presque perdu entre les montagnes et la mer. À travers les fenêtres, le regard se porte naturellement vers les célèbres îlots de Tindhólmur et Gáshólmur, tandis qu’à l’intérieur règne un silence que seules viennent troubler les premières notes du concert.

Pour son projet Nordic Ballads, Villu Veski retrouvait la chanteuse danoise Katrina Petersen. Grâce à ses origines familiales féroïennes, celle-ci interprète naturellement les anciennes ballades de l’archipel, mais aussi des chants en islandais et dans d’autres langues nordiques. À leurs côtés, le guitariste Andreas Ugorskij et le claviériste Raun Juurikas installent un climat d’une grande délicatesse, avant que l’arrivée du Satro Shaman Drum Orchestra ne fasse basculer l’ensemble dans une tout autre dimension.

©Photo Rain Käärst

Sous la direction d’Arno Kalbus, les percussionnistes ne cherchent jamais l’effet spectaculaire. Leurs pulsations profondes donnent au concert une dimension presque rituelle. Les anciennes sagas semblent soudain reprendre vie. Pendant quelques instants, les frontières entre concert, cérémonie et légende s’estompent. Il suffit de fermer les yeux pour imaginer les récits des Vikings célébrant le retour de Ragnar Lodbrok après une expédition au long cours.

Ce goût pour les croisements entre jazz et traditions populaires résume parfaitement la démarche de Kristian Blak. Depuis la création du label Tutl en 1977, dont la propriété est collectivement partagée entre musiciens et compositeurs féroïens, le pianiste n’a cessé de défendre une musique profondément enracinée dans son territoire, tout en restant ouverte aux influences venues d’ailleurs.

Au fil des jours, une évidence s’impose : aux îles Féroé, la musique n’est pas un simple divertissement. Elle est l’un des principaux vecteurs de la mémoire collective.

Kristian Blak aime rappeler que, pendant des siècles, la tradition musicale féroïenne s’est transmise presque exclusivement par la voix. Contrairement à d’autres cultures nordiques, elle s’est développée sans véritable accompagnement instrumental. Les longues ballades racontaient les exploits des héros, les drames familiaux ou les légendes venues de la mer, tandis que la danse en chaîne permettait à toute une communauté de partager ces récits.

Cette relation intime entre musique et transmission apparaît avec une remarquable évidence lors du concert donné à Sandur, sur l’île de Sandoy. Le village de pêcheurs, paisiblement installé au bord d’une vaste plage, semble vivre à un rythme différent. Dans un petit musée consacré à des artistes locaux, Kristian Blak retrouve Villu Veski et le contrebassiste féroïen Bárður Reinert Poulsen pour un programme presque entièrement consacré au patrimoine musical de l’archipel.

À l’exception d’un thème de Jan Garbarek, proposé comme un discret hommage à l’une des grandes figures du jazz scandinave, le répertoire puise dans les traditions orales des Féroé. Certaines mélodies proviennent d’anciennes ballades médiévales, d’autres de chants populaires retranscrits après avoir longtemps circulé de bouche à oreille. Les couleurs modales de ces airs anciens contrastent avec la simplicité d’hymnes religieux ou avec des comptines peuplées de créatures fantastiques, rappelant combien l’imaginaire féroïen demeure profondément lié à son environnement.

Le lendemain, à Tórshavn, Kristian Blak retrouve Villu Veski dans une formule plus dépouillée encore. Avant même de s’installer au piano, il prend le temps d’expliquer au public ce qui fait la singularité de la tradition musicale locale : ici, le chant a longtemps suffi à porter toute une culture.

Le concert se déroule dans une salle dominée par un imposant Steinway. Les murs sont couverts de grandes fresques inspirées des récits épiques féroïens. Pendant quelques instants, les personnages représentés semblent eux aussi assister au concert, comme si les anciennes légendes continuaient de dialoguer avec les musiciens.

La conversation s’élargit bientôt vers le Groenland, où les deux artistes se sont déjà produits à plusieurs reprises. Kristian Blak évoque les ethnologues qui, au début du XXᵉ siècle, ont recueilli les traditions orales des Inuits comme celles des Féroïens, conscients que ces patrimoines risquaient de disparaître. En guise d’épilogue, le pianiste interprète une ancienne chanson de kayak inuit. L’espace d’un morceau, les falaises des Féroé semblent rejoindre les immensités glacées du Groenland, rappelant que les peuples de l’Atlantique Nord partagent bien davantage qu’une géographie commune : une même nécessité de préserver leurs récits.

Cette curiosité pour les cultures du Nord irrigue toute l’œuvre de Kristian Blak. Si son groupe emblématique Yggdrasil est solidement ancré dans le jazz, le compositeur écrit également pour des ensembles de musique contemporaine. Quelques jours plus tôt, deux de ses œuvres avaient été interprétées par le violoniste britannique Rupert G. Marshall-Luck à la Maison nordique de Tórshavn. Une nouvelle illustration de cette liberté artistique qui refuse les frontières entre les esthétiques, à l’image d’un festival où le jazz dialogue en permanence avec les traditions populaires, la création contemporaine et les musiques du monde.

Aux îles Féroé, la modernité n’a jamais complètement effacé les traditions. Elle semble au contraire leur avoir offert de nouveaux espaces d’expression. Les tunnels sous-marins relient désormais les îles entre elles, les artistes voyagent plus facilement, mais les chants, eux, continuent de raconter une histoire commencée bien avant l’arrivée des nouvelles infrastructures.

Cette continuité se ressent également lors des soirées traditionnelles organisées dans le cadre de Summartónar à l’hôtel Føroyar. Accessible par un sentier où quelques panneaux rappellent avec humour que « le chemin est pour les visiteurs, l’herbe est pour les moutons », cet immense bâtiment inauguré en 1983 semble se fondre dans les collines qui entourent Tórshavn.

Avant le repas, Kristian Blak et trois autres musiciens proposent un récital consacré aux traditions féroïennes. Puis vient le moment que beaucoup attendent : la danse en chaîne, une pratique ancienne qui a disparu dans de nombreuses régions d’Europe mais qui demeure ici étonnamment vivante.

Hommes et femmes se prennent par la main, avancent en cercle et reprennent des chants transmis de génération en génération. Il ne s’agit pas d’une reconstitution folklorique destinée aux visiteurs, mais d’une tradition encore pleinement habitée par ceux qui la pratiquent. La musique devient alors un geste collectif, une manière de se souvenir ensemble.

C’est peut-être là que réside le véritable esprit de Summartónar. Le festival ne cherche pas seulement à présenter des concerts dans des lieux inhabituels. Il révèle un rapport particulier entre une communauté et sa musique. Aux Féroé, créer, interpréter et transmettre ne sont pas des activités séparées : elles participent d’un même mouvement.

L’archipel se découvre de nombreuses façons. On peut le parcourir en voiture, traverser ses tunnels spectaculaires ou longer ses routes bordées de montagnes abruptes. Mais une fois les sentiers empruntés, c’est encore à pied que l’on comprend le mieux ces paysages. Chaque détour offre une nouvelle perspective : une falaise plongeant dans l’océan, un village accroché à la côte, un lac suspendu au-dessus de la mer comme une illusion d’optique depuis les hauteurs des falaises de Vágar.

Après quelques jours passés aux Féroé, une impression demeure. Celle d’un territoire qui a trouvé un équilibre rare entre ouverture au monde et fidélité à ses racines. Ici, le vent façonne les paysages, mais la musique façonne la mémoire.

Alors que l’Europe repartait sous la chaleur de l’été, ces îles du Nord rappelaient qu’il existe encore des endroits où le temps semble suivre un autre rythme. Un rythme porté par les vagues, par les voix anciennes… et par le souffle du jazz.

Summartónar festival 2026

©Photos et texte Pascal Dorban pour Couleurs Jazz.

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