
Soyons clairs : le Morgenland Festival n’est heureusement pas la version allemande de Tomorrowland.
Créé à Osnabrück, dans le nord de l’Allemagne, en 2005, le festival s’est donné pour mission de faire découvrir toute la richesse des cultures musicales orientales. Dans un contexte de guerre inutile menée par un despote narcissique, ce festival nous fait oublier pour quelques jours le monde dystopique dans lequel nous sommes plongés malgré nous. À raison de deux à trois concerts par soirée, l’édition 2026 s’est déroulée du 29 mai au 6 juin.
Dépassant largement le cadre des musiques orientales traditionnelles, le festival s’ouvre à de multiples esthétiques, dont le jazz, et agit comme un véritable pont entre les cultures — « Al Qantara » en arabe, titre d’un album du musicien marocain Majid Bekkas. Cette vocation s’incarne notamment dans des rencontres artistiques telles que celle réunissant la chanteuse ukrainienne Ganna Gryniva et la percussionniste Laura Robles, née en Eswatini et élevée au Pérou.
Le 2 juin, c’est dans le cadre intimiste de la Bergkirche qu’un autre duo prenait place. La contrebassiste française Sarah Murcia, qui vient de fêter ses 50 ans, figure parmi les personnalités les plus créatives du jazz européen actuel. Sa présence au Morgenland Festival s’inscrivait parfaitement dans la volonté de la manifestation de mettre en lumière les musiques de demain. Rejointe sur scène par la chanteuse et oudiste palestinienne Kamilya Jubran, , les deux amatrices de billard (elles devaient passer le reste de la soirée autour d’une table de leur jeu favori) ont montré leur grande connivence tout au long d’un concert marqué par des sonorités clairement orientales. Au fil de ses compositions, Kamilya Jubran a entraîné le public dans un voyage musical où les cordes de son oud semblaient prolonger naturellement les inflexions de sa voix. Face à elle, la contrebasse de Sarah Murcia profitait pleinement de l’acoustique quasi parfaite de l’église réformée. Seule la pluie, martelant parfois le toit du bâtiment, venait distraire momentanément l’attention d’un auditoire manifestement conquis.
Plus tard dans la soirée, à la Lagerhalle, salle principale et quartier général du festival, le guitariste iranien Mahan Mirarab présentait UNSPOKEN, son premier album publié chez ACT Music. Plusieurs pièces du disque étant interprétées en solo, c’est naturellement seul, muni de sa guitare à double manche, qu’il entama son concert. Son langage musical singulier, à la croisée des traditions persanes et du jazz contemporain, est le fruit de longues années de recherche et d’expérimentation. Il a également pris son temps pour écrire et enregistrer des thèmes parfois très personnels tels que ceux dédiés à sa grand-mère décédée durant l’enregistrement de l’album. Après deux pièces en solo, le guitariste fut rejoint par le percussionniste autrichien Bernhard Schimpelsberger.
Ensemble, les deux musiciens entraînèrent parfois l’auditoire vers des horizons indiens grâce à des échanges de chant carnatique. Le duo devint ensuite trio avec l’arrivée de la tromboniste australienne Shannon Barnett, figure incontournable de la scène jazz de Cologne. Si ni Schimpelsberger ni Barnett ne participent à l’album, la chanteuse Golan Shayar, compagne de Mahan Mirarab, fit une apparition surprise en fin de concert, notamment sur Lars in Isfahan, une composition dédiée à Lars Danielsson et enregistrée dans le studio du violoncelliste à Göteborg.
Le lendemain, la scène jazz britannique occupait la Lagerhalle avec la venue de Yazz Ahmed. Britannique par son père et bahreïnienne par sa mère, la trompettiste cultive ses multiples racines à travers un jazz contemporain aux accents orientaux et aux atmosphères parfois contemplatives. Arrivée de Londres la veille sans ses bagages, elle était accompagnée de ses compatriotes Ralph Wyld au vibraphone, Dave Manington à la basse et Rod Young à la batterie, qui a succédé au regretté Martin France, disparu en 2024.
Considéré à juste titre comme l’un des meilleurs batteurs de sa génération, Martin France a largement contribué au développement artistique de Yazz Ahmed. Son absence demeure aujourd’hui encore perceptible au sein de cette formation.
Présente à chaque concert, la nouvelle et enthousiaste directrice artistique du Morgenland Festival, Shabnam Parvaresh, a proposé une programmation particulièrement éclectique, reflet fidèle des musiques d’aujourd’hui et de demain. Clarinettiste et ancienne membre de l’Orchestre symphonique de Téhéran, elle avait découvert l’Allemagne à l’occasion d’une précédente édition du festival à Osnabrück.
L’occasion de rappeler qu’à la suite des traités de paix de 1648 mettant fin à la guerre de Trente Ans, Osnabrück et Münster reçurent le titre honorifique de « villes de la paix ». Une référence qui résonne particulièrement à l’heure où de nombreux conflits continuent de marquer l’actualité internationale. Si la guerre reprend parfois lorsque la musique s’arrête, le Morgenland Festival rappelle, le temps d’une semaine, combien celle-ci demeure l’un des plus puissants langages de dialogue entre les peuples.
©Photos Morgenland Jazz Festival.




















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