
Il est des projets qui ne se contentent pas d’aligner des albums, mais dessinent un véritable parcours artistique. Avec La Trilogie des odeurs, le trompettiste et compositeur canadien Jacques Kuba Séguin s’est lancé dans une aventure musicale osée et ambitieuse, construite autour d’un sens rarement évoqué dans cet art : l’odorat.
Un sens intimement lié à l’ouïe, selon lui, par cette capacité commune à réveiller des souvenirs enfouis, à faire surgir des émotions et à nous ramener, parfois instantanément, vers des moments de notre existence.
Après un premier volet (Parfum no. 1, 2023), dont nous avions chanté la qualité ici-même tout en délicatesse, porté par son quartet habituel et une atmosphère intimiste, le compositeur poursuit son exploration avec deux opus qui vont progressivement élargir le champ sonore de cette entreprise.
Avec Parfum no. 2 (2024), Jacques Kuba Séguin nous entraîne au cœur des odeurs, là où se déposent les événements qui marquent une vie et laissent leur empreinte, leur effluve. Après avoir exploré les matières naturelles et les premiers souvenirs liés à l’enfance dans le premier chapitre, il s’intéresse ici à des sensations plus vives, plus frontales, plus puissantes. Le propos musical se fait également plus affirmé, avec davantage de groove.
Pour donner corps à cette nouvelle étape, le trompettiste conserve la complicité de son quartette, avec le pianiste Jean-Michel Pilc (voir dans nos colonnes, le Questionnaire, Proust-Jazz auquel Monsieur Pilc a bien voulu se soumettre), Rémi-Jean Leblanc à la contrebasse et Kevin Warren à la batterie, et lui adjoint l’Orchestre national de jazz de Montréal.
Un changement d’échelle qui enrichit considérablement les possibilités d’écriture et de couleurs orchestrales. Les pupitres de saxophones, trombones, trompettes et bois viennent élargir la palette du compositeur sans faire disparaître « le cœur jazz » du projet. Le dialogue entre la formation resserrée et l’orchestre devient ainsi l’un des moteurs de cette deuxième étape.
Puis, sort cette année 2026, Parfum no. 3 , le dernier chapitre, présenté à sa sortie au Dièse Onze pendant le Festival international de jazz de Montréal.
Cette fois, Jacques Kuba Séguin franchit un nouveau cap en s’associant à l’Orchestre symphonique de Trois-Rivières, placé sous la direction du tromboniste et chef d’orchestre Alain Trudel. À ses côtés, le quartette réunit le fidèle Jean-Michel Pilc au piano, Rich Irwin à la batterie et Morgan Moore à la contrebasse.
Dans la pyramide olfactive, ce troisième élément correspond aux notes de fond, parfois appelées notes de terre : celles qui persistent, s’imprègnent dans les choses et finissent par coller à la peau. Une belle métaphore pour évoquer le temps qui passe, les souvenirs accumulés, le poids de l’expérience et cette sagesse que l’on associe volontiers au troisième âge.
Le compositeur a donc choisi de faire appel à un orchestre symphonique pour donner à ces réminiscences toute leur ampleur. Les mouvements se répondent, les thèmes se prolongent, certains motifs des deux premiers volets réapparaissent et prennent une nouvelle dimension dans l’écrin orchestral.
L’ambition est considérable. On pense parfois aux grandes architectures orchestrales de Gil Evans, notamment à La Nevada, mais aussi à Duke Ellington et à ses suites, de Togo Brava Suite à My People, voire à Far East Suite. Il ne s’agit évidemment pas de chercher ici une filiation directe, mais de retrouver cette manière de faire dialoguer l’écriture orchestrale et la liberté du jazz, de faire respirer les pupitres sans enfermer les solistes dans un rôle de figurants.
Jacques Kuba Séguin maîtrise parfaitement les codes de la composition et l’art de la musique de film. Les surprises se succèdent ainsi au fil de l’album. Il n’y a pas de hasard s’ouvre sur une introduction qui installe un véritable climat de Polar. Dans Le Maître des lieux, les cordes apportent aux chorus un soutien massif, presque hypnotique. L’orchestre ne se contente jamais d’habiller le quartet : il devient un partenaire à part entière, une voix supplémentaire dans cette vaste conversation musicale.
La présence d’Elizabeth Shepherd, déjà associée au premier volet, constitue un autre fil conducteur de la trilogie. On la retrouve dans How We Start Again, où sa voix, tour à tour émouvante et féline, est surlignée par la présence de l’orchestre symphonique, et tout particulièrement par la section des cordes. Une intervention qui s’inscrit naturellement dans cette musique de la mémoire et des réminiscences.
Et puisqu’il est question de fragrances, attardons-nous sur Le cortège des fragrances. Le morceau nous transporte soudain dans un jazz West Coast aérien et sensible, empreint d’une certaine volupté. Jean-Michel Pilc y déploie sa typique inventivité, tandis que certaines couleurs orchestrales évoquent les brumes de Sketches of Spain.
Jacques Kuba Séguin, lui, semble alors davantage regarder du côté de Clifford Brown que de Miles Davis. Une belle façon de rappeler que, derrière l’ampleur du dispositif, le jazz demeure le véritable cœur battant de l’entreprise, la fameuse pulse.
Avec ce troisième opus, Jacques Kuba Séguin clôt un cycle de création qui aura demandé des années de travail, de conviction et une détermination sans faille. De la naissance du parfum, les notes de tête, à sa maturation les notes de corps, jusqu’à ces notes de fond qui persistent longtemps après leur diffusion, le compositeur aura construit une métaphore sensible du temps humain. Une multitude de voix, de timbres et de fragments de vie se rejoignent ici pour donner à cette histoire sa conclusion.
Parfum no. 3 est une œuvre généreuse, foisonnante, peuplée de thèmes remarquables et de trésors orchestraux. Le compositeur parle lui-même d’une « expérience sensorielle ». La formule est juste : cette trilogie ne s’écoute pas seulement, elle se respire, elle se hume. Et lorsque les dernières notes s’évanouissent, il reste un doux parfum dans l’air.



















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