
Rencontre avec le contrebassiste Riccardo Del Fra qui vient de publier un coffret de trois disques, Songs for Chet, Songs for Now. Il rend un hommage sensible à Chet Baker dont il a longtemps été le compagnon de musique, et met en œuvre une belle palette sonore.
« Mon intérêt pour la mélodie, ça doit être génétique. Ma mère adorait la mélodie, elle pleurait en écoutant les musiques de film. On sait bien que les toutes premières influences ont lieu quand on est tout petit, cela laisse des traces indélébiles. En fait, j’ai commencé la musique très tôt en jouant de la guitare que j’ai troquée ensuite contre une basse électrique pour, finalement, choisir la contrebasse à dix-sept ans. J’ai mené des études de sociologie et d’anthropologie à l’université de Rome et, en parallèle, suivi des études musicales au conservatoire de Frosinone où Franco Petracchi et Franco Noto ont été mes professeurs. Je participe bientôt à différentes formations de musiciens italiens, notamment les orchestres du pianiste Enrico Pieranunzi, du batteur, Roberto Gatto, du saxophoniste Maurizio Gianmarco, du trompettiste Oscar Valdambrini et du tromboniste Dino Piana. À Rome et ailleurs, j’ai accompagné de nombreux solistes de jazz, Art Farmer, Dizzy Gillespie, Art Blakey, Sonny Stitt, James Moody, Lee Konitz, Tommy Flanagan, Kai Winding, Clifford Jordan, Horace Parlan, Joe Diorio, Kenny Wheeler, Paul Motian, Dave Liebman, etc. Et puis, par la suite, j’ai été le contrebassiste titulaire de plusieurs groupes, ceux de Barney Wilen, Bob Brookmeyer, Johnny Griffin, Toots Thielemans, Michel Herr, Charles Loos, par exemples.
Chet Baker
Chet, je l’ai rencontré en 1979, dans un club, en Italie. Il arrive tard, il arrivait souvent tard, pour des raisons multiples. Je me souviendrai toujours du premier morceau que l’on a joué ensemble, « Stella by Starlight », c’est un standard, tout le monde le connaît, ça va… Puis cela a été « Airegin », dans la tonalité originale, là, il a fallu faire de la gymnastique… Je n’oublierai jamais ça, je pense que j’ai mis pas mal de notes à côté, mais, visiblement, je m’en suis quand même sorti, puisqu’après, il m’a gardé pour un enregistrement. Et à la fin de l’enregistrement, il m’a demandé de faire partie de l’orchestre et de le suivre, ce que j’ai fait. Au fur et à mesure, mes collègues rentraient au bercail, et moi j’ai continué, j’ai laissé tout tomber pour lui. Ce que les gens ne savent pas forcément, c’est qu’à ce moment-là, j’avais un travail, j’avais une famille, et je n’avais pas fini le conservatoire. J’avais dix-neuf ans, j’avais pas mal de travail à Rome, je faisais partie de l’orchestre de la Rai (Radio Télévision italienne), je n’étais pas titulaire, je le serais probablement devenu parce qu’il y avait de moins en moins de contrebassistes, ou ils jouaient du free ou ils jouaient du jazz rock, ils étaient tous passés à la basse électrique. Du coup, je suis devenu une rareté. J’ai dédie à Chet, disparu en mai 1988, mon disque A Sip of your Touch, une série de duos avec Art Farmer, Dave Liebman, Enrico Pieranunzi, Rachel Gould et Michel Graillier, que j’ai enregistré en 1989.
« Le bassiste, c’est souvent un timide généreux »
Au départ, durant des années et des années, entre mes dix-sept et mes vingt-trois ans, c’est-à-dire jusqu’à ce que je rencontre Chet, j’avais comme modèles Paul Chambers et Ron Carter. Au moment où j’ai rencontré Chet, je commençais à écouter Scott LaFaro, Dave Holland, Jean-François Jenny-Clark et Charlie Haden. Plus récemment, j’ai écouté Marc Johnson de qui je me sens assez proche, pour beaucoup de raisons. Le bassiste, je crois que c’est souvent un timide généreux. En jazz, et même en classique. Son rôle, c’est d’être au service de l’harmonie, de la mélodie, du soliste et, en même temps, il doit être fédérateur. Gérer des espaces de silence, cela fait aussi partie de la musique, c’est le grand enseignement de l’école de Scott LaFaro et de Bill Evans, mais aussi, si on est attentif à la gestion du groupe et du solo chez Miles, c’est une grande leçon. J’ai parfois l’impression de chanter avec ma contrebasse. Quand on arrive à faire un beau solo, comme Miles pouvait faire, comme Chet pouvait faire, on voit une forme, un dessin, le geste, c’est un régal. Je ne dis pas que j’y arrive, mais quand il y en a des bribes, cela me fait énormément plaisir. Je privilégie donc ce côté-là de la contrebasse plutôt qu’une espèce de démonstration. J’ai un instrument qui est beau, qui sonne merveilleusement bien, moins bien à l’archet, mais en pizzicato, il a vraiment quelque chose. Je dois jongler un peu parce qu’il n’est pas non plus parfait. Mais, on le sait, avec un instrument, c’est comme un vieux couple, on s’habitue à l’autre, on sait comment l’autre fonctionne, comment il réagit, et réciproquement. À un moment donné, quand on est jeune, on se dit qu’il faut que je trouve la basse de mes rêves. J’en parlais avec Mark Dresser il y a quelque temps et il pense exactement la même chose que moi : à un moment donné, il faut faire le deuil de la basse idéale et faire simplement avec ce qu’on a… Par exemple, ma corde mi est un peu plus sourde que les autres, je me suis simplement habitué, dans mon jouage, à jouer un peu plus fort quand je suis sur le mi.
Je pense que si j’ai été appelé souvent pour jouer dans des musiques de film, en bonne partie cela a été grâce à ma très belle contrebasse, avec des sonorités chaudes et « vocalistiques » dans le registre medium. Depuis mes débuts, j’accorde une grande importance à la qualité du son (en général, car j’y pense aussi quand je compose pour d’autres instruments). Certainement, avec la maturité et l’expérience, mon son a changé, notamment en contrôlant davantage l’utilisation (ou pas) du vibrato, et en améliorant (j’espère) sa « rondeur ». Certainement aussi, mes lignes de basses sont meilleures aujourd’hui qu’à mes débuts, même si très jeune, j’étais assez naturellement doué pour l’harmonie. Quant à mes improvisations, je crois qu’elles sont plus consistantes depuis que mon travail de compositeur s’est développé.
Enseignement
En septembre 2004, j’ai été nommé responsable du Département Jazz et Musiques Improvisées du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, où j’avais pris la succession, comme enseignant, du contrebassiste Jean-François Jenny-Clark. C’est une activité que je prends très à cœur. J’ai la volonté de décloisonner, j’ai le désir d’élargir les champs d’action au conservatoire, comme dans ma propre musique. L’idée, c’est d’ouvrir des fenêtres, construire des passerelles, aménager des rencontres entre les mondes du jazz et les mondes du classique et du contemporain ainsi que des collaborations avec d’autres disciplines du CNSMDP. J’ai arrêté cette activité en 2025.
Moving People
Moving People est né à Berlin en 2016 (à l’époque le projet s’appelait « Hoffnung-Espoir-Nadzieja ») suite à une commande du Chateau de Genshagen (Berlin area) de compositions pour célébrer l’amitié entre l’Allemagne, France et la Pologne. Nous avons joué dans les trois pays pour présenter ces musiques. Le projet fut ensuite présenté au Parlement de Rome, pour célébrer l’anniversaire des Traités de Rome. Vu le succès des concerts, je décidai d’enregistrer un album réunissant ces musiques et élargissant le groupe – alors constitué de musiciens allemands, polonais et français – en invitant des musiciens américains et en sortant mes origines italiennes. Moving People est né ainsi. La thématique centrale est donc socio-anthropologique, si j’ose dire. Oui, exil, migration, guerres, ainsi qu’empathie et espoir. Les divers titres sont assez « parlants » : « Moving People », « The Sea Behind », « Children WalkIng (through a minefield) », « Street Scènes », etc. Des thèmes très actuel, hélas. »
Propos recueillis par Franck Médioni
Songs for Chet, Songs for now de Riccardo Del Fra par Les Éditions Frémeaux & Associés.
© Photos Roshanak




















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