Le titre intégral de cet ouvrage : Pierre Fargeton, « Mi-Figue, mi-raisin, Hugues Panassié – André Hodeir, correspondance de deux frères ennemis (1940-1948) » suivi de « Exégèse d’un théologien du jazz, la pensée d’Hugues Panassié en son temps ».

On doit à Pierre Fargeton un premier ouvrage intitulé André Hodeir, le jazz et son double* dont la parution fut couronnée par le prix du livre de l’académie du jazz. En voici un deuxième consacré aux 43 lettres écrites par Hugues Panassié à André Hodeir pendant la période 1940-1948 telles qu’elles furent retrouvées dans les archives personnelles de ce dernier. Manquent celles écrites de la main d’André Hodeir demeurées introuvables.

 

Quand les deux hommes débutent leur correspondance, Hugues Panassié (1912-1974) est une référence dans les milieux du jazz depuis la parution de son livre Le Jazz Hot (1934). Il devient bien volontiers un informateur inestimable pour André Hodeir (1921-2011), alors un jeune amateur inconnu, qui le bombarde de questions sur l’identification de solistes et sollicite ses conseils pour l’achat de disques, la rédaction d’articles ou pour des questions d’ordre général (religion, surréalisme).

Influencé par le savoir et le pouvoir de persuasion de son mentor, Hodeir reprendra dans son premier livre, Le Jazz cet Inconnu (1945), beaucoup des thèses panassiéistes.

Cependant, l’aimable complicité établie entre les deux hommes ne résistera pas à l’épreuve du temps car beaucoup de choses les séparent, par exemple au niveau de l’analyse musicale.

S’appuyant sur Jacques Maritain, Panassié “distingue le jugement de l’art (de celui qui fait – donc ici de celui qui joue) du jugement de goût (de celui qui perçoit l’œuvre et s’en délecte).”

C’est cette dernière approche qui a ses préférences, la première étant dans les compétences d’André Hodeir dont la culture musicale est considérable (trois Prix de conservatoire). Leurs points de vue deviendront inconciliables avec l’avènement du be-bop qu’en tenant de la tradition Panassié récuse mais qu’accepte Hodeir pour les raisons inverses. En résultera, à la Libération, une querelle des Anciens et des Modernes qui opposera le clan des “figues moisies” entraîné par Panassié, à celui des “raisins aigres” qui rassemble, sous la houlette d’André Hodeir, nommé rédacteur en chef de Jazz Hot en 1947, Charles Delaunay, Frank Ténot et Boris Vian.

Panassié, dont on connaît l’intransigeance, s’estimant trahi ne lui pardonnera pas et ce sera la rupture. Cette correspondance à bâtons rompus, même incomplète, constitue un document précieux précisant les conceptions de Panassié livrées ici à l’état brut sans le formalisme porté par un article ou un livre.

Dans une deuxième partie, l’auteur détaille le parcours intellectuel d’Hugues Panassié fortement marqué par Léon Bloy, Jacques Maritain et Charles Maurras.

Apparaît alors le cheminement de pensée qui amènera un jeune catholique fervent, admirateur du poète Pierre Reverdy, à transposer une conception antimoderne du monde portée par la force de ses convictions religieuses au jazz qui se présente alors comme l’expression “d’une humanité préservée, joyeuse, innocente et spirituelle.”

Cet itinéraire sera à l’origine de son premier ouvrage, Le Jazz Hot, écrit alors qu’il n’avait pas 23 ans, où se manifeste “son souci de compréhension du langage musical du jazz, de ses codes de jeu et de sa pratique commune.”

Rédigée avec une rigueur exemplaire, cette étude s’appuie sur une somme considérable d’informations et de références bibliographiques qui situent le discours de l’auteur dans le contexte de l’époque.

Cet ouvrage constitue un apport fondamental à l’histoire du jazz en France.

 

Éditions Outre Mesure. Collection Jazz en France. 540 pages. Septembre 2020.

http://outremesure.lfi.fr/achat/produit_details.php?id=141

(*) Ed Symétrie. 2017

 

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