Le 50èmes hurlants Trio, emmené par la voix du poète Tom Buron et réunissant le trompettiste Fred Aubin (La Maison Tellier) et le batteur Grégoire Mainot (MNNQNS), fait paraître une Live session qui mêle jazz et poésie.

Fred Aubin : Nous nous sommes d’abord embarqués dans une tournée d’une douzaine de lectures-concerts des Cinquantièmes hurlants en duo à l’occasion de la parution du livre de Tom chez Gallimard l’année dernière : Maison de la poésie de Paris, de Nantes, Pavillon Carré de Baudoin, La Maison du Livre à Bruxelles, etc. Durant la tournée, on a tous les deux émis le souhait d’augmenter notre formule pour acquérir davantage de possibilités expressives. Il y avait déjà un peu de percussions opérées par Tom, mais l’on voulait aller au-delà. J’ai immédiatement pensé à Grégoire, batteur très inventif et très ouvert artistiquement. On avait tous deux usé nos fonds de culottes sur les mêmes bancs du conservatoire, sans être de la même génération. On s’y est rencontré, en classe de jazz, puis retrouvés des années plus tard au sein de La Maison Tellier, puisqu’il s’est trouvé à remplacer sur une quinzaine de dates notre batteur titulaire. Son rôle dans le groupe de rock MNNQNS combiné à sa versatilité le désignait naturellement comme l’homme de la situation. Il a accepté de rejoindre l’aventure et on s’est retrouvé à réadapter le puissant et monumental texte de Tom du duo au trio pour ensuite travailler d’autres formes, d’autres textes, d’autres sonorités qui restent d’ailleurs encore à découvrir !

Tom Buron : Lorsque Grégoire est arrivé l’hiver dernier, on s’est engagé directement pour une date deux mois après avec un lieu que j’affectionne particulièrement et qui s’appelle La Baraque, à Rouen. C’est comme ça qu’on a commencé. L’idée était d’aller vite pour profiter de l’engouement qu’il y avait encore pour le livre qui venait juste de recevoir le Prix Apollinaire Découverte. En quatre ou cinq semaines de travail en studio, on avait l’adaptation à trois de ce que l’on jouait auparavant à deux, avec bon nombre de changements, de nouveautés dans la structure, pour que la batterie ne soit évidemment pas qu’une force d’accompagnement. En décembre, le 50èmes hurlants Trio était né et en février on faisait notre premier concert : un set d’une heure environ avec l’adaptation de mon poème Les Cinquantièmes hurlants en trois parties. Certains dansaient dans le public, ce qui était nouveau pour nous. On a eu beaucoup de chances puisque l’on a réussi à obtenir de belles dates dans la foulée. On a pu jouer au Festival Terres de paroles et au Festival Jazz & poésie puis reçu une invitation à présenter le projet dans les matins de TSF Jazz alors que l’on n’avait pas tout à fait cinq mois d’existence… En juillet, on était programmés en soirée lors du festival Les terrasses du jeudi, à Rouen, qui est un festival plutôt tourné vers le grand public. Il faut imaginer une fête de la musique, en plein air, sur une des plus belles places de la ville. De la poésie et du jazz à ce moment-là, c’était audacieux de la part des programmateurs. Il n’était pas dit du tout que le public adhère à ce genre de forme hybride… Ce fut finalement un vrai succès.

Eric Dolphy, Zorn, Mingus & Coltrane

Tom Buron : À l’origine, il s’agit de partir du jazz, de le traiter au contact des autres genres que nous

affectionnons tout en le mêlant à une poésie récitée et incarnée, scandée. En ce qui me concerne, pour ma partie du travail au sein du groupe, c’est à dire la voix, les influences directes viennent naturellement plutôt du rock ou du blues et il s’agit de les faire s’animer dans une forme de jazz que nous aimons. J’écoute beaucoup les Lounge Lizards ou Eric Dolphy, Zorn, Don Cherry, Mingus, Ornette Coleman, Coltrane et Pharoah Sanders,

Monk mais aussi pas mal de musiciens actuels tels que James Brandon Lewis, Shabaka Hutchings et ses divers projets, Ambrose Akinmusire ou Isaiah Collier pour ne citer qu’eux. J’aime beaucoup le travail de l’ami Antoine Berjeaut avec qui j’ai un projet, quelque chose plutôt jazz et électronique. Il faut écouter son album Moving cities produit par Makaya McCraven. Il y a quelques jours, à Rouen, j’ai pu aller écouter Aymeric Avice avec Luke Stewart et Chad Taylor, batteur que j’ai vu à quelques reprises avec James Brandon Lewis. C’est une proposition très moderne avec beaucoup d’idées. Récemment, j’ai aussi beaucoup aimé le projet hommage à Charlie Haden, Liberation song, de Stéphane Kerecki, le Live at the Village Vanguard d’Immanuel Wilkins ou Deface the currency de JB Lewis encore avec les Messthetics. J’ai hâte d’entendre le nouveau Marc Ribot qui arrive très bientôt… Pour revenir au Trio, je crois en fait qu’on fait une sorte de musique qui vient du jazz avec de la prose poétique pour les gens qui aiment les trucs bizarres.

Grégoire Mainot : À la base, j’ai une culture très spontanément tournée vers le rock. C’est mon terrain naturel, j’y vais sans même y réfléchir. Mais je me rends compte que ma porte d’entrée vers le jazz s’est construite exactement de la même manière : par filiation et curiosité. Ado, j’écoutais en boucle The Strokes, ce qui m’a logiquement mené à Television, puis à toute la scène new-yorkaise du CBGB. Pour le jazz, le cheminement a été identique. Un ami du conservatoire m’a fait découvrir Joshua Redman, et le jeu de Brian Blade a été un choc. C’est lui qui m’a ensuite ouvert les portes de Max Roach. Aujourd’hui, je suis convaincu que ces deux batteurs ont profondément nourri mon approche du jazz. Au-delà des figures tutélaires, j’ai toujours été fasciné par l’improvisation, surtout pour L’idée de bâtir un discours musical en direct à travers un cadre précis. Trouver la liberté dans la contrainte. C’est un principe central dans le jazz, mais c’est étrangement une mécanique que je retrouve aussi chez des compositeurs de musique répétitive comme Steve Reich ou John Cage : s’imposer des règles strictes pour mieux explorer l’espace. À la batterie, les possibilités sont infinies, on peut littéralement tout faire et tout imaginer. Se poser soi-même un contexte, un cadre de jeu pour mieux improviser, c’est une démarche qui me stimule énormément. Et c’est précisément ce qu’on expérimente en ce moment avec Tom et Fred dans le 50èmes hurlants Trio.

Fred Aubin : De mon côté, Miles Davis, bien sûr, qui outre son talent donne l’avantage de parcourir un horizon très large du jazz, du bop jusqu’à l’expérimental. Très vite, par extension, j’ai énormément absorbé du Chet Baker qui est fascinant pour son expressivité, son timing et son refus des concessions artistiques, dans son genre, bien sûr. Ensuite, c’est naturellement Tom Harrell qui me vient à l’esprit. Ses thèmes sont tellement économes en moyens qu’ils frisent parfois la naïveté, mais ses chorus sont tellement inspirés que j’en considère plusieurs comme des modèles de travail pour le jazz moderne. Et c’est chez lui que j’ai pu goûter le duo trompette/batterie sans basse ni piano, dans son album Number Five. Enfin, puisqu’il faut bien conclure, le grand maître : Wynton Marsalis. Sans se contenter d’être probablement le meilleur trompettiste au monde, tous styles et époques confondus, il s’est fait le réceptacle, le gardien et le passeur de toute cette culture noire américaine depuis un bon siècle. Il est le seul à pouvoir nous faire entendre dans son jeu Armstrong et Coltrane réunis, tout en servant sa propre sensibilité artistique. C’est le patron, tout simplement… Pour revenir sur cette association trompette/batterie qui est la nôtre, et ce que ça déploie : c’est vrai qu’il n’y a ni basse ni instrument harmonique dans notre trio mais ça n’a jamais été un problème. Bien au contraire ! C’est notre singularité. Cette absence libère un potentiel expressif extraordinaire que je ne soupçonnais même pas moi-même. L’interplay se fait directement, sans contrainte, très concrètement. C’est un procédé qui peut s’apparenter à la musique contemporaine : chercher l’effet et l’expression avant tout, peu importe avec quel moyen. Je m’impose, à moi, certaines contraintes modales qui servent de bases pour les thèmes et leur développement. Mais c’est une façon de jouer assez différente qu’en formations jazz traditionnelles en quartet ou en quintet qui sont très structurées, ou chacun joue son rôle. Ici, les deux instruments dialoguent directement entre eux et avec la voix sur un même plan.

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Cinquantièmes Hurlants

Fred Aubin : Pour la construction du morceau Cinquantièmes Hurlants, on a essayé de structurer le long et complexe texte de Tom pour le faire comprendre, sentir, par l’auditeur. On ne voulait pas un simple papier-peint musical, mais de la musique étant partie prenante du texte. Je dois d’ailleurs dire que c’est par la musique de la récitation orale de Tom que j’ai commencé à trouver des thèmes, des structures et des atmosphères, beaucoup plus facilement que par l’écrit. Nous n’avons pas cherché à nous insérer dans un style particulier, nous avons simplement laissé libre cours à nos sens pour construire l’édifice. C’est pour ça qu’on se retrouve à naviguer entre le chant de marin, le blues, des passages inspirés d’Ascenseur pour l’échafaud, de Sketches of Spain (encore du Miles !), du jazz coltranien ou de la musique atonale contemporaine. Il y a de tout cela. Jouant moi-même des styles très différents, du jazz au classique en passant par le rock ou la folk, je ne dois plus trop considérer les frontières entre chaque style. Ça vient comme ça parce que ça me semble pertinent à ce moment précis.

Tom Buron : Il y avait d’abord l’idée de la mer. C’est un poème narratif qui raconte la traversée chaotique d’un marin perdu, à la recherche d’une île. Il fallait un thème qui rende cette idée. J’avais en tête quelque chose à la façon des Pogues puis Fred est arrivé très vite avec ce thème de marin que l’on entend au début et qui revient à plusieurs endroits. Au-delà de ça, on trouve une base plutôt jazz et blues, mais, comme dit Fred, s’y mêlent du classique, des influences de la bossa nova ou du pasodoble à certains moments… Pour Cinquantièmes hurlants – partie III, j’avais dit à Fred que je pensais à Sketches of Spain et à des bouts de pasodoble, que je voyais quelque chose comme ça, grossièrement, pour cette partie. Il y avait une dimension tragique et en même temps belliqueuse, je voyais le taureau de combat quelque part…

Grégoire Mainot : Si je devais préciser les choses, ce serait surtout sur la dynamique à trois et sur ce qu’on m’a demandé d’insuffler à la batterie. Dès nos premiers échanges avec Fred et Tom, l’enjeu était clair : apporter une batterie qui porte un véritable discours musical. On a vite évoqué la bande originale de Birdman, entièrement composée et jouée par Antonio Sánchez. C’est un batteur exceptionnel, et quand j’ai découvert le film, l’idée m’a frappé. Faire reposer toute une BO sur une batterie acoustique solo, sans harmonie traditionnelle ni trame mélodique évidente, ça semblait casse-gueule sur le papier. Mais en réalité, ça fonctionne de manière saisissante : la batterie devient le narrateur principal, exactement comme le ferait un piano solo. Ça m’a aussi rappelé une part de skate que j’avais vue à l’époque, où les images étaient portées uniquement par une batterie acoustique en improvisation totale, très jazz contemporain. Ça apportait un souffle d’une modernité folle à l’image. Pour le Trio, c’est cette approche illustrative qui m’a guidé, à la différence près qu’ici, on n’habille pas des images, mais un texte. Penser la batterie sous cet angle, avec un côté très brut, organique, presque vulnérable, a été le vrai moteur pour construire mon jeu et l’intégrer au son du trio.

Musique & poésie

Tom Buron : Comment ça marche ? On s’écoute… Mon travail des mots est naturellement très marqué par la musique. On pense tout à trois et chacun a aussi son moment. En ce qui me concerne, j’ai eu à réciter mes textes pendant des années dans tellement de festivals et de salles avec des musiciens que je ne connaissais pas, des saxophonistes, des pianistes, des violoncellistes, des guitaristes, de tout… A l’improviste. Ce n’était pas toujours facile. Certains avaient l’habitude de jouer avec des poètes, des acteurs, des récitants, mais d’autres pas du tout. Ça m’a énormément appris. Pour les Cinquantièmes hurlants, au-delà de parties spécialement pensées pour le solo et pour un temps d’improvisation, tout était calculé au millimètre près et à force de répéter, nous avons accumulé des gestes communs et des réflexes. Il y avait de longues parties de prose scandée. Actuellement, on travaille sur des morceaux plus courts et certains ont une structure plus classique de type couplet/refrain, mais c’est vrai que pour les Cinquantièmes, c’était un chantier phénoménal…

Fred Aubin : C’est ça. La structure est déterminée aussi par certains mots ou vers forts qui nous servent de marqueurs, soit pour délimiter deux parties, soit pour nous donner un « rendez-vous », à deux ou à trois d’ailleurs. Ils peuvent être répétés, associés à un élément musical. Le retour de certains thèmes nous paraît important pour consolider l’édifice et lui donner une certaine clarté symétrique. On choisit aussi l’endroit où le texte a besoin de respirer pour y insérer des improvisations. Le tout est à la fois charpenté et mouvant, différent à chaque concert, mais structuré.

Grégoire Mainot : Il y a un truc assez marrant dont je me suis rendu compte au fil du temps : de toutes les formes d’art auxquelles j’ai été exposé, la poésie n’a jamais été celle qui me parlait le plus naturellement. Alors en découvrant les Cinquantièmes hurlants, je me suis d’abord dit que c’était un texte particulièrement chiadé. Au départ, je me suis même un peu rassuré en me disant : « C’est normal si je ne saisis pas tout ; mon rôle, c’est d’injecter de la musique, je vais exister autrement là-dedans. » Au début, même après plusieurs lectures, j’étais un peu perdu. Je n’avais pas forcément tous les codes. Mais en réalité, à force de répétitions et en mettant les mots en musique, le sens m’a rattrapé par ricochet. À force d’entendre le texte tourner dans ma tête, certaines phrases sont devenues totalement limpides. Aujourd’hui, j’arrive beaucoup mieux à faire la part des choses entre le sens littéral et la musicalité pure des mots. Ça a été un vrai soulagement de réaliser à quel point mettre en musique un texte pareil coulait de source. Comme le disait Fred, on ne s’est jamais vraiment pris la tête sur l’absence de base harmonique traditionnelle par rapport à notre formule instrumentale : tout s’est fait de manière organique. On ne cherche pas à sur-illustrer le texte, sinon on tomberait direct dans le cliché ou la caricature. Au final, le texte ressort avec un relief inédit. Il prend une tout autre dimension, précisément portée par l’énergie brute et la dynamique de notre trio.

Tom Buron : C’est juste. Tout prend d’ailleurs tellement une autre dimension qu’il ne s’agit absolument plus de l’accompagnement d’un texte dans l’objet fini. Simplement trois énergies qui se répondent et font corps, et la voix du texte est un instrument parmi les autres.

 

Propos recueillis par Franck Médioni

©Photo couver Morgane Baudry

©Photo Header Mélanie Lhote

 

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