
Celui qui aime le jazz
Avec son livre Pourquoi j’aime le jazz, le journaliste Pascal Anquetil signe en une série de précis d’admiration un plaidoyer fort et érudit sur la musique qui nous occupe, nous préoccupe, nous chavire : le jazz.
Un jour de 1957 ou 58 (je ne sais plus), un disque orange arriva par la poste à la maison. Il était édité par la Guilde du jazz, label à l’époque domicilié 51 rue Vivienne à Paris, la même adresse que connut à ses débuts en 1984 le Centre d’Information du jazz que j’ai eu le bonheur de diriger pendant trente ans. Hasard ou prédestination, comment savoir ? Ce qui est sûr, c’est que ce mystérieux 25-cm inonda la même année des milliers de foyers français et contamina toute une génération d’adolescents au virus du swing. Ce disque qui s’intitulait avec pertinence « Horizons du jazz » fut pour moi et mon frère jumeau Gilles la révélation éblouie d’un nouveau monde. À l’affiche de cette première anthologie jamais publiée en France, des noms qui m’étaient, à l’exception de Sidney Bechet, tous encore inconnus : Art Tatum, Charlie Parker, Coleman Hawkins, Dizzy Gillespie, Erroll Garner, Buck Clayton, Jack Teagarden, Woody Herman, etc. Dans le texte de pochette, on présentait le jazz comme « l’expression vivante de la musique du peuple afro-américain. ». Il n’avait pas tort. Je ne cesse depuis d’essayer avec passion et détermination de faire reculer et d’élargir les horizons toujours plus lointains du jazz. Une vie n’y suffira pas. C’est tant mieux !

Jazz & philosophie
Mes années de philo à la Sorbonne au milieu des années 60, jusqu’à la l’obtention d’une Maîtrise en 1969, avant d’être l’année suivante désagrégé à l’agrégation, restent de merveilleux souvenirs. Je ne laisserai personne dire qu’avoir 22 ans en mai 68 à la Sorbonne fut une expérience désagréable. Réjouissante, mouvementée et libératrice, Oui ! Pour autant mon approche de la musique est-elle aujourd’hui empreinte de philosophie ? Indirectement sans doute. La philosophie est d’abord une drôle de machine intellectuelle dont la principale fonction est de fabriquer des concepts les plus opératoires possibles pour tenter de comprendre le monde. Son apprentissage ouvre des clés utiles pour toute une existence. Au contraire, la musique est à mes yeux et oreilles avant tout un art de vivre dont le but est de provoquer en nous des émotions que les mots ne peuvent pas dire et les concepts saisir. Ceci explique sans doute pourquoi mon amour du jazz a finalement supplanté celui de la philo dans ma vie de « pigiste » que j’avais commencé dans les années 70 dans les pages des Nouvelles Littéraires comme « journaliste d’idées », comme on disait à l’époque. Époque, vue d’aujourd’hui, incroyable où l’on pouvait lire et fréquenter en même temps Deleuze et Derrida, Foucault et Serres, Barthes et Jankélévitch !
Seule peut-être la question que pose le titre de mon livre relève de la philosophie. La question du pourquoi est perfidement ambiguë. Elle renvoie à la cause, mais à laquelle ? On sait depuis Aristote qu’il y a la cause efficiente (« à cause de quoi le jazz ? », « qu’est-ce qui explique son apparition improbable au début du vingtième siècle ? »), mais aussi la cause finale (« pour quoi faire ? », « à quelle fin ? ». Il est une autre cause qu’Aristote avait oubliée : la cause existentielle, contingente, imprévisible, celle qui transforme le hasard en nécessité. Mais pourquoi donc le jazz est-il entré dans ma vie pour la chambouler et l’irriguer depuis plus de soixante ans ? Pour ce qui concerne toutes ces causes, la lecture de mon livre donne quelques réponses et ouvre, je l’espère quelques pistes. A vous de les chercher et trouver ! À l’occasion de la sortie en 2010 du guide-annuaire « Jazz de France », j’avais souhaité́ enrichir sa sixième édition d’une enquête inédite. J’avais interrogé́ une centaine d’acteurs de la vie du jazz en France : musiciens, journalistes (dont vous Franck), photographes, responsables de festival et de club, agents et tourneurs, producteurs phonographiques, etc.). Je leur avais demandé́ de répondre en toute liberté à cette question faussement simple : pourquoi le jazz ? À ma grande surprise, 77 acteurs sur 100 ont répondu à cette drôle de question volontairement ouverte, tout à la fois naïve, vaine, évidente, saugrenue, essentielle, stupide, pertinente, impossible. Finalement « parfaite » pour reprendre l’adjectif suggéré́ par Francis Marmande. Vous pouvez aujourd’hui retrouver toutes les réponses ici en exclusivité sur le site de Couleurs Jazz :
Qu’est-ce que le jazz ?
A cette question piège que m’a aussi posé récemment une journaliste de Ouest France, cette réponse spontanée m’a échappé : « Le jazz ne se définit pas, il se vit ». Vite dit ! Où commence et finit le jazz ? Peut-être la meilleure définition fut-elle trouvée par Louis Armstrong lui-même. Un jour qu’une dame pria Satchmo de lui expliquer ce qu’était le jazz, il eut cette réponse phénoménologique, admirable d’évidence : « Si vous me demandez ce que c’est, vous ne le saurez jamais. » Façon de dire que le jazz recule quand on s’essaie à le définir. Dans le premier chapitre du livre intitulé « La cause du jazz », je tente à ma manière de répondre à cette question inépuisable.
J’aimerais dire que j’aime le mot « jazz », sans doute parce qu’il est habité d’une étrange magie et d’une mystérieuse origine étymologique. C’est un mot court, vif, sensuel, qui claque et qui n’a pas trop de ces deux Z pour marquer comme un double coup d’épée de Zorro son caractère résolument pluriel. C’est pourquoi je dirais comme Bill Frisell : « « Ce qui me dérange, c’est quand on utilise ce mot pour décrire une musique qui en exclut d’autres. Dès qu’on commence à enfermer la musique dans des catégories, on la limite. »
J’aime le mot « jazz » parce que c’est mot passe-partout. Mieux, c’est un mot de passe par lequel les amateurs (pas toujours les musiciens dont certains rejettent le mot) se reconnaissent immédiatement. Mieux encore « le jazz est une passe » comme aimait à le répéter mon ami Francis Marmande. Une passe qu’il faut comprendre dans ses multiples acceptions : chemin, ouverture, laissez-passer et transmission, comme on se passe entre joueurs un ballon de rugby. Depuis plus d’un siècle le jazz passe, dépasse ses limites et outrepasse continuellement ses frontières. Il passe librement de bouche à oreille grâce à tous ces musiciens qui sont des passeurs : passeurs entre hier et demain, « entre ancien et moderne, entre sacré et profane, entre maîtrise et folie, entre spiritualité et combat. » Conclusion : le jazz passe mais jamais ne trépasse.
Pourquoi j’aime le jazz
Je ne sais vraiment écrire que sur les musiciens ou les musiciennes que j’aime et admire. Pourquoi ? J’aime faire aimer et communiquer en passeur ma passion. C’est ma nature profonde. S’il faut quelque fois, je le reconnais volontiers, ne pas hésiter à dénoncer les escroqueries, supercheries ou autres abus de confiance, je me refuse à tout exercice de détestation, voire d’exécration. Certains critiques aiment faire mousser leur ego en montrant qu’ils ont la dent dure et la plume acide. Pourquoi ? Afin qu’on parle d’abord d’eux avant de s’intéresser à l’artiste épinglé. Ce n’est pas mon style. Sans tomber dans l’excès d’encensoir ni de flatteries courtisanes, je préfère aimer qu’abominer, m’enthousiasmer que me moquer et dénigrer. Je sais trop le mal sournois et indélébile que peut faire à un musicien la lecture d’une phrase assassine, d’un adjectif cruel, d’un commentaire pervers et malveillant pour me l’interdire. J’ai connu des musiciens vraiment dévastés par une critique injuste. C’est pourquoi, quand je n’aime pas, je choisis de me taire, préférant toujours le silence, voire l’indifférence, au tapage et au tintamarre. Dans mes chroniques d’album pour Jazz Magazine, j’ai surtout plaisir à donner des CHOCS plutôt que pratiquer les descentes en flèche, même si je reconnais volontiers qu’elles peuvent être parfois utiles et nécessaires. L’éloge, mon expérience de plus de soixante ans d’écriture en fait preuve, est finalement un exercice beaucoup plus difficile que celui de la critique assassine. Argumenter sur les réelles qualités d’une musique est véritablement moins aisé que détruire avec un seul trait d’humour meurtrier, un jeu de mot cinglant le projet d’un musicien qui a mis des années à le vivre et le murir. J’en connais trop d’exemples.
Le jazz par l’écriture
« N’écrivez pas sur la musique. La musique parle pour elle-même » proclamait Miles Davis. C’est vrai, la musique seule peut parler de la musique. Mais elle nous parle sans pouvoir rien dire. J’ai donc oublié le conseil péremptoire de Miles pour m’interroger sur les raisons qui me poussent à coucher des mots sur du papier pour partager mon amour du jazz avec les autres. Quand on a choisi d’écrire sur la musique (je consacre un article à cette question), il faut toujours avoir la pleine conscience que c’est un langage sans aucun sens. Elle ne signifie rien, ne désigne rien et ne définit quoi que ce soit. Impuissante à signifier, ne relevant d’aucun métalangage, la musique peut en revanche, sans rien dire, de façon évasive et fugitive, exprimer avec une puissance d’évocation infinie une parole enchantée. Ce qui oblige celui qui ose écrire « dessus » à user d’un discours de valeur, qu’il soit d’éloge, d’indifférence ou de détestation. D’où le jeu obligé des correspondances et des métaphores ainsi que l’emploi souvent abusif des adverbes et des adjectifs.
Je le confesse sans problème : je ne suis pas musicien et nullement frustré de ne pas l’être, sachant en toute lucidité que je n’ai ni les capacités ni l’imagination requises. N’ayant jamais joué d’un instrument, j’ai la chance (je ne l’ai compris que tardivement) de ne pas appartenir à la tribu des journalistes qui pratiquent en amateurs la musique, mais à la famille des « écoutants » qui, au fil des années, ont appris à développer et aiguiser une oreille musicale « généraliste » et non pas seulement technique. Je ne suis pas non plus, faute de compétences dans l’étiquette de critique. « Critiquer c’est toujours rompre » a écrit le critique littéraire Angelo Rinaldi. Il a raison sans doute, mais à quel prix ? Choisir entre complaisance ou vérité, indulgence ou férocité, rage ou cirage, tel est le dilemme due tout critique. C’est pour cela que je préfère me situer ouvertement comme « journaliste de jazz », c’est-à-dire médiateur qui privilégie l’empathie et l’enthousiasme ; entremetteur entre le musicien et le lecteur jazzophile ; passeur qui tente, tant bien que mal, de communiquer en mots et de transformer en phrases l’émotion qui m’envahit lorsque je découvre un disque inconnu ou assiste à un concert inattendu.
Bien sûr que j’ai des préoccupations musicales lorsque j’écris sur le jazz. « De la musique avant toute chose » comme a dit l’ami Verlaine que j’ai beaucoup lu dans mon adolescence comme Baudelaire et Apollinaire. Quand j’écris, j’ai toujours le souci de la fluidité lyrique et de la cambrure mélodique de la phrase ainsi que de son juste tempo. J’avoue que j’abuse souvent du rythme ternaire, comme aussi desallitérations, voire des assonances. Je ne peux m’empêcher que ça sonne. Mieux que ça chante ! Quand j’y arrive, après le plus souvent moult labeur et douleur, hésitation et indécision, j’en suis finalement ravi.
Duke Ellington, Stan Getz, John Coltrane & Sonny Rollins
Je reviens régulièrement précisément vers les disques de tous ceux qui chantent le plus naturellement du monde. A savoir ceux d’Ellington (à savoir tout Duke) ; ceux de Stan Getz, John Coltrane et Sonny Rollins (impossible pour moi de les départager) pour les saxophonistes ténor ; Charlie Parker, Art Pepper et Frank Morgan pour les saxophonistes alto ; Louis Armstrong, Miles Davis, Chet Baker et Art Farmer pour les trompettes ; Monk, Bill Evans, Keith Jarrett et Brad Melhdau pour le piano ; Django, Wes Montgomery, Jimi Hendrix et Jim Hall pour la guitare. Etcetera…
Mes cinq disques de jazz de l’île déserte
1 – Louis Armstrong : The Complete Hot Five and Hot Seven Recordings (coffret Columbia Legacy)
Parce ce que, comme l’a dit Duke, « Louis est l’épitome du jazz et le restera pour toujours ». A savoir sa quintessence originelle. Doué d’une sonorité solaire et d’un sens naturel de la mise en place, il fut enfin l’inventeur du solo en jazz. Avant lui, tout le monde jouait « raide » ; avec lui, tous les musiciens jouaient mieux. « À la trompette, a dit un jour Miles Davis, on ne peut rien jouer qui ne vienne de lui, pas même les trucs modernes ». Je laisse le dernier mot à Frank Ténot qui résume toute ma philosophie du jazz : « Il suffit d’un solo de Louis Armstrong pour chasser mes pires soucis. La vie change de couleur avec cette musique. J’y découvre ma propre vie. On oublie de dire et de répéter que le jazz, c’est aussi du bonheur. Est-il nécessaire de comprendre pour aimer ? Peut-être qu’en aimant d’abord, comprendrons-nous bien mieux ».
2 – Miles Davis : Kind of Blue (Columbia)
Parce que c’est le premier album de jazz que j’ai acheté et dans sa version française Fontana avec sa sublime pochette dorée (édition que l’on doit à Boris Vian, peu avant son décès) chez Raoul Vidal, célèbre disquaire à l’époque, situé place Saint-Germain-des-Prés à Paris. Son écoute fut une véritable révélation. La découverte d’un nouveau monde ! Je ne savais pas alors que cet album désormais culte deviendrait le disque le plus vendu de toute l’histoire du jazz. Hasard ou prédestination ?
3 – Thelonious Monk : Monk Alone (Columbia)
Pourquoi ? Un seul être vous…Monk et tout est dépeuplé. A l’écoute de ces plages solitaires, commentne pas être marqué à vie par cette musique paradoxale qui en un même mouvement réalise l’union des contraires tout en étant sereine et angoissante, fluide et minérale, laconique et lacunaire, austère et drôle, troublante et apaisante, énigmatique et évidente. ? Comment s’en lasser ?
4 – Bill Evans : Affinity (Warner Bros, 1979)
Avec ce merveilleux disque de Bill, j’ai aussi découvert tout à coup Toots Thielemans, génie unique et inouï sur un instrument impossible, l’harmonica à quatre octaves, que l’on croyait à jamais interdit au jazz. Une merveille !
Parce que j’y étais (je raconte le concert dans le livre).
5 – Stan Getz-Kenny Barron : People Time – The Complete. Recordings (Universal)
Du 3 au 6 mars 1991, pour quatre nuits, trois mois avant de mourir, Stan Getz revient au Café Montmartre, son club préféré aujourd’hui disparu, avec Kenny Barron comme seul compagnon pour partager ensemble le même sens du lyrisme et y délivrer un bouleversant chant du cygne. Dans mon livre tout un article est consacré à ce coffret magique.
Billie Holiday
« Chanteuses de jazz ? Il y a les autres et Billie Holiday ». Depuis cette phrase définitive de Boris Vian, l’affaire est entendue : Lady Day restera à jamais pour moi et beaucoup d’autres la plus directement bouleversante chanteuse de toute l’histoire du jazz, l’une des plus grandes « musiciennes » de tous les temps, un génie de l’improvisation instantanée qui remodelait à l’infini les chansons qu’elle s’appropriait. C’est bien pour cela qu’elle a droit à quatre articles dans mon livre. Mais il n’y a pas que Billie. Il y aussi bien sûr Ella, Shirley Horn, Abbey Lincoln, Anita O’Day, Helen Merrill et beaucoup d’autres comme aujourd’hui Youn Sun Na et Diana Krall. J’aime beaucoup le jazz vocal auquel je consacre tout un chapitre intitulé « Toutes voix dehors ». La voix est un drôle d’instrument invisible. C’est un miroir qui ne triche jamais et ne pardonne rien. C’est pourquoi cet impitoyable révélateur des tréfonds d’une âme suscite toujours des réactions très contrastées, de l’adoration à la détestation, sans jamais passer par la case de l’indifférence. « Quand vous chantez, a dit Lennie Tristano, vous ne disposez pas des béquilles que sont les instruments, mais de vos seules oreilles pour vous guider. Il s’agit alors de retrouver le feeling qui vibre entre les mots. » À ce jeu, pour être chanteur de jazz, mieux vaut être chanteuse. A l’exception de Frank Sinatra, Eddie Jefferson et Ray Charles, c’est une évidence, les maîtres chanteurs sont en grande majorité des…femmes. Pourquoi ? La femme est plus courageuse que l’homme. Elle n’a jamais peur sous les projecteurs de se découvrir, se livrer, se délivrer, corps et âme. Sans fausse pudeur, sans inhibition narcissique, elle ose et s’expose à travers « sa » voix, son grain, sa transparence, dans ses moindres glissements, fêlures, intonations et explosions.
John Coltrane, Ray Charles, Mingus et Dolphy, Ornette Coleman
Les concerts de jazz marquants sont si nombreux en plus de soixante ans ! J’en raconte quelques-uns dans mon livre, surtout les premiers qui ont illuminé et marqué ma jeunesse de jazz fan des sixties : John Coltrane et Ray Charles à l’Olympia, Monk à l’Alhambra, Mingus et Dolphy au Théâtre des Champs-Élysées à minuit, Sonny Rollins et Ornette Coleman à la Mutualité, George Russell Octet et le Second Quintet de Miles Davis à Pleyel, etc. Plus tard, Bill Evans à Cardin, le concert d’adieu à Paris d’Ella au Palais des Congrès, Eddy Louiss et sa fabuleuse Multicolor Feeling Fanfare à Sevran dans le cadre de Banlieues Bleues, le dernier concert Stan Getz à Marciac. J’arrête là ma liste qui pourrait être beaucoup plus longue.
John Coltrane, Olympia, 17 novembre 1962
Citons ce que j’écris dans mon livre sur ce concert qui fut pour moi « fondateur » : telle une « coupure épistémologique » comme disait à l’époque le philosophe gourou de la rue d’Ulm, Louis Althusser, il détermina dans mon existence d’amateur de jazz un avant et un après. Je garde encore en mémoire l’empreinte fossile du big bang qu’il provoqua en moi. Jamais un enregistrement ne pourra ressusciter l’intensité magnétique que dégageaient sur scène les quatre musiciens, ni reproduire la puissance « physique » du son de cathédrale qui s’échappait du ténor de Trane. Jamais il ne pourra aussi restituer la dimension visuelle de ce tsunami sonore, comme ces images d’Elvin Jones, ses grimaces et grands moulinets dans l’espace. Comment un disque pourrait-il faire revivre un tel tintamarre incendiaire ? Et pourtant…
Eddy Louiss, Barney Wilen, Biréli Lagrène & Géraldine Laurent
Parmi les musiciens de jazz, il y eut des amitiés avec d’abord ceux qu’il m’a fallu, parce que je le voulais vraiment, apprivoiser, amadouer pour réussir à gagner leur confiance, pas évidente au départ. Je pense à Eddy Louiss, Barney Wilen, Biréli Lagrène, Michel Graillier, Alain Jean-Marie, Éric le Lann et quelque autres. Il y aussi tous ceux avec qui la communication fut et reste tout de suite immédiate, naturellement confiante et amicale. Je pense parmi les chers disparus principalement à Stéphane Grappelli, Martial Solal, Didier Lockwood, Michel Petrucciani. Chacun d’eux a droit d’ailleurs à un portrait dans le livre. Chez les vivants, la liste est longue : François Jeanneau, Henri Texier, Daniel Humair, Laurent de Wilde, Emmanuel Bex, Pierre de Bethmann, Pierrick Pédron, Géraldine Laurent, Médéric Collignon, Manuel Rocheman etc. Chez les Américains, mes plus belles rencontres furent avec Art Farmer auquel je consacre un long portrait, Pepper Adams, Frank Morgan, George Russell, Abbey Lincoln et Luther Allison.
J’aime les musiciens de jazz. Presque tous, même les plus compliqués ou torturés, bourrus ou bougons. Souvent paranos, ingrats, forcément égocentriques ; ne pas l’être serait une faute professionnelle ! Qu’importe ! J’aime leur monde rieur et joyeux, leur courage, liberté, fragilité́, force, folie, sincérité́, obstination, générosité́ sans fond. Ma plus grande fierté tout au long de mon activité au CIJ (Centre d’Information du Jazz), d’« entremetteur du jazz » est d’avoir été élu par les musiciens eux-mêmes au conseil d’administration de l’Union des musiciens de Jazz (UMJ) dès sa création, et ce pendant plus de dix ans. Preuve qu’ils ont sû me renvoyer l’amitié que je leur porte.
« Le jazz est allé plus vite que la musique. »
Au fil du temps, plus que mon regard, c’est mon écoute qui s’est surtout aiguisée et enrichie au fil des décennies. Pendant longtemps, comme l’a dit Gerber, « le jazz est allé plus vite que la musique. Les réponses venaient d’abord, les questions couraient derrière. » C’était l’époque héroïque où il s’inventait tous les jours dans un climat d’effervescence créatrice toujours recommencée. Entre 1925, date des premiers chefs d’œuvre enregistrés par Armstrong, et 1945, date de ceux publiés par Charlie Parker, signant la révolution du bebop, seulement vingt années se sont écoulées. On a peine aujourd’hui à l’imaginer. C’est dire à quelle vitesse cette musique a su se transformer et atteindre si rapidement l’âge adulte. De 1920 à 2020, le jazz a connu autant d’avatars, sinon davantage, que la musique européenne entre Bach et Berg.
Le plus étonnant, c’est qu’en un siècle aucun des styles nés au cours de son histoire n’a vraiment disparu. Du New Orleans au free en passant par le swing, le bebop, le cool, le jazz rock, l’électro jazz, ils se sont tous succédés en une coexistence plus ou moins pacifique sans jamais se détruire. J’ai eu la chance de découvrir le jazz au début des années 60 à une époque où les Anciens étaient encore verts (Armstrong, Duke, etc.) et les Modernes en pleine explosion créatrice (Mingus, Monk, Rollins, Coltrane, etc.). Il m’a donc fallu apprivoiser et éduquer mes oreilles à passer en un temps record de Sidney Bechet à Albert Ayler, de Maxim Saury à Martial Solal.
Aujourd’hui, ce qui a le plus changé à mes yeux, ce n’est pas à vrai dire le jazz mais son public. Il y a soixante ans, il était jeune, masculin, enthousiaste, bruyant et colérique. Aujourd’hui plutôt âgé, presque paritaire, sage et respectueux. J’aime à dire avec un brin de provocation que le jazz est joué aujourd’hui par des musiciens de plus jeunes (et brillants) pour un public de plus en plus vieux. Je constate avec tristesse qu’à l’exception des nécrologies la présence médiatique du jazz dans les journaux généralistes se réduit d’année en année. Mais je reste néanmoins optimiste sur son avenir. Pourquoi ? Parce que cette musique de braconnage perpétuel n’est pas une forme pure. C’est un mélange par essence, une mouvance nébuleuse aux contours très précis et aux limites très floues. Comme l’a dit mon ami Alex Dutilh, « le jazz est un vampire métis qui, depuis sa naissance, suce le sang des autres musiques pour se régénérer, Tous les dix ans on annonce sa mort et tous les dix ans il s’invente une nouvelle jeunesse. Le jazz a les rides de ses héros disparus et affiche le sourire juvénile de ceux qui regardent le futur droit dans les yeux. ». On ne saurait mieux dire.
Propos recueillis par Franck Médioni
Pourquoi j’aime le jazz – Ecrits sur le Jazz et autres exercices d’admiration de Pascal Anquetil (Éditions Frémeaux) a été publié en mars 2026.

















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