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Le 23 février dernier, le « New » ouvrait ses portes à une création musicale dédiée au révolutionnaire Haïtien et général de l’armée française, Toussaint Louverture, par le rappeur américain Napoleon Maddox et le beatmaker, Léo Dufourt, alias Sorg. Entre le concert et l’interview qui a suivi, se glisse désormais une autre date qui marque le destin de l’Europe et le combat fondamental pour la liberté, l’égalité, la fraternité.

Napoleon Maddox a choisi un jour de s’installer à Besançon et depuis une dizaine d’années il constitue avec Sorg un duo qui compte plusieurs albums à son actif. La voix de l’un s’allie au son de l’autre au profit d’un hip hop jazz au rythme irrésistible. En l’occurrence, ils servent une production significative de leur engagement réciproque pour les droits civiques. Du dialogue constant entre eux et de recherches historiques précises a surgi peu à peu la figure musicale du héros de la première république noire, qui a lutté à la fin du XVIIIe siècle contre le rétablissement de l’esclavage et pour l’indépendance d’Haïti, jusqu’à lui donner une constitution. Vaincu, sinon trahi, emprisonné par Napoléon, Toussaint Louverture termina ses jours en captivité au Château de Joux dans le Doubs, un an avant l’indépendance d’Haïti en 1804. Des images circulent du premier concert donné dans cette forteresse au mois d’août 2021 par le quartet au complet, avec Jowee Omicil au saxophone et Cheick Tidiane Seck au piano.

Quand il introduit le spectacle sur la scène parisienne, Maddox rappelle la participation en 1789 de Louverture aux cahiers de doléances. Derrière lui, sur la scène, un immense portrait du révolutionnaire peint sur un papier d’apparence froissé et brillant, trône. Réalisé par Maddox pendant le premier confinement, à partir de la photographie d’un buste de Louverture, le support est constitué de papiers d’emballage, sacs de fruits ou de légumes, récupérés et encollés, parfois même avec de la terre. Traits brossés d’argent et charbon, le visage à la limite de l’autoportrait, apparaît comme la figure puissante et emblématique de la révolte pour la liberté et d’une confrontation inattendue avec l’enfermement, vécu seul par le musicien à cause de la pandémie, loin de sa famille et de sa ville d’origine, Cincinnati. Ce soir-là, Carl-Henri Morisset remplace Cheick Tidiane Seck au piano et ce qui se joue dans la présence-absence du mentor et guerrier malien, retenu à cause de la situation politique dans son pays, n’en finit pas de recomposer les trajectoires entre les continents et les esprits.

La voix d’Haïti s’élève quand Jowee Omicil, dont les origines se partagent entre l’île et le Canada, brandit un livre et commence à déclamer l’histoire de Louverture. Juste avant qu’un rap blues solide ne s’empare du rythme et de l’atmosphère qui ne vont plus cesser d’étreindre la salle. « No despote ». Anglais, français, créole haïtien se mélangent et le saxophone souligne chaque phrasé : « We will shine in the dark ». Quand on lui demande pourquoi il a choisi Toussaint Louverture, Maddox explique s’intéresser davantage au mouvement qui conduit à la libération, moins à l’antiracisme. Dans ses recherches, il a remarqué combien certaines personnalités sont oubliées de l’Histoire. Il cite plusieurs noms au 20e siècle, le militant noir Marcus Garvey, le Sud-africain anti-apartheid Steve Biko, ainsi que la chanteuse et défenseure des droits civiques américains, Abbey Lincoln (1939-2010), dont il a appris par le pianiste Marc Cary, qui l’accompagnait à cette occasion, qu’elle-même s’est produite dans le château de Joux. Cette synchronicité s’ajoute à sa propre quête d’identité, marquée par le lien mystérieux qui relie son propre prénom, Napoleon, à la France.

If you don’t know then who got tell you

Troisième titre du concert, “Bones”, où le saxophone développe une mélopée profonde qui souligne chaque parole lancée à la salle. Nulle tombe où s’incliner sur le corps de Louverture dont les restes ont été perdus à la fin du 19e siècle après la destruction d’une chapelle. Une inscription vénère son souvenir au Panthéon depuis 1998. Maddox scande chaque mot qui renvoie à la souveraineté portée par le héros et au caractère sacré de son action. Le morceau suivant, « Cuesta », martèle les mots « pouvoir et liberté », gravés au piano et à la basse par un rythme implacable. L’image de l’architecture massive du fort s’impose et chaque expression calée sur le souffle du sax explose le silence imposé à Louverture puis à sa renommée, comme autant de cellules invisibles à l’infini. Sax, mais aussi flute, clarinette, trompette, Jowee Omicil saisit chaque nuance pour faire revivre la captivité injuste, le manque de la nature, la perte de l’île, jusqu’à la note qui résonne comme un cri solitaire absorbé par la pierre glacée. L’émotion est palpable, comme dans « Preston Kingdom », où piano et synthé se partagent la houle, le mouvement des flots, et la vision du bateau qui emporte l’homme chassé de son île et privé de ses droits, brusquement rendu visible face au public : « Papa Toussaint ! ».

Dans l’enchaînement des onze titres du concert, on comprend qu’il n’y a aucune chronologie ni aucun contenu factuel, mais une interrogation constante sur la mission à accomplir dans le cours d’une vie. Au rap énergique qui reprend « What do they want ? What do they want ? » répond la tonalité stridente de la clarinette qui rappelle l’ambition et l’urgence de ne pas faillir. Le flow alterne voix, souffle, clavier, synthé, et les mots jetés, puis repris par le public : « Toussaint ? – Louverture ! – Papa ? – Liberté ! – Papa ? – Égalité ! ». De la lecture que Jowee Omicil reprend, on retient un épisode du mois de mars 1791 où des soldats français se donnent l’accolade sur l’île d’Haïti, alors coupée en deux entre le sud espagnol et l’expédition française dans le nord. Piccolo puis clarinette, soutenus par la basse, jettent la suite de l’histoire et du récit en créole que gagnent la violence et l’injustice : « tombé lévé », « emprisonné… ». Avec « Sugarcane », les accents rock remontent un autre temps, celui de l’enfance dans l’Ohio et de la canne à sucre dégustée à l’arrière de la voiture familiale, croisé avec celui de la coupe dans les champs de canne. Et chaque instrument participe du rythme qui aide à se tenir sous le soleil écrasant, « lévé », comme Toussaint Louverture.

History’s Page

Il est difficile de ne pas voir dans l’interrogation portée par le quartet une étrange prémonition, quand l’avant-dernier morceau demande comment faire mieux aujourd’hui que le général Toussaint Louverture à son époque, comment marquer l’histoire comme il l’a fait ? « History’s Page ». Dans un blues rap au groove crescendo, le roulement du piano s’accroche d’abord à deux notes de basse, les voix de Maddox puis d’Omicil alternant question « what can be our place ? » et phrasés célébrant « paix et liberté ». Dernière référence à Louverture, la lettre qu’il avait alors écrite à Bonaparte pour lui signifier la souveraineté de la colonie de Saint-Domingue. En reprenant un couplet d’un titre, « Black Steel in the hour of Chaos”, de l’un des albums de hip hop américain qui marque l’histoire de ce genre musical, It Takes a Nation of Millions to Hold Us Back du groupe Public Enemy, sorti en 1989, le quartet rajoute un autre modèle. « I got a letter from the government the other day » renvoie à l’objecteur de conscience emprisonné, qui se libère par lui-même. Aucun doute que la mission poétique et politique du quartet ne soit remplie, qui s’affranchit des bornes imposées à l’oubli.

À musique vivante, leader intemporel et universel. Long way à ce spectacle sur Toussaint Louverture au groove digne et incandescent.

Personnel :

Napoleon Maddox (voix),

Sorg (machines, guitare),

Jowee Omicil (Sax, Flute, voix)

Carl-Henri Morisset (piano)

©Photos Gaby Sanchez pour Couleurs Jazz

(*) Photo couverture « J’appelle Sixtine« 

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