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Actualité

Horror vacui en une seule prise – Jazz Fest Berlin – 2016 Nov 5 – Festspiele.

C’est un samedi soir pluvieux au Berliner Festspiele. Cinquième jour du Festival de Jazz de Berlin. Les invités du jour sont une combinaison de noms mythiques.

Avant que le plat principal soit servi, Angelika Niescier and Florian Weber Quintet, suivis de Nik Bärtsch’s Ronin hr Bigband chauffent la scène. Le plat principal est servi à 21H : le trio formé par le batteur de légende, âgé de 74 ans Jack DeJohnette, qui après s’être produit avec des noms tels que Miles Davis, Keith Jarrett ou Freddie Hubbard, prend le rôle de leader à côté du saxophone de Ravi Coltrane et la basse de Matt Garrison. Ces deux là, dont l’enfance fut bercée par DeJohnette, sont «fils de» – dans le corps de Ravi coule le sang de John Coltrane, et Matt porte toute l’énergie de son père, Jimmy Garrison. Ils rejoignent tous les deux leurs instruments, mais d’une manière singulière et toute en maîtrise, et c’est précisément une explosion de puissance qui est servie au public ce samedi soir.

Quelque chose va bientôt se produire.

Là, flotte une étrange énergie dans l’air. Une sorte d’attente. Une sorte de rétention du souffle. Comme si des légendes attendaient. Et étaient attendues.

Il y a une batterie, une basse électrique, un piano à queue et une série de saxophones.

Tout de rouge vêtu, il porte ses trois saxophones. Son corps se reflète sur la surface du piano, éblouissant. Il est habillé en rouge. Jetant la lumière dans la salle de concert. Le Berliner Festspiele applaudit, ravi. Lui, lumineux. Ce rouge… Ce rouge est une déclaration. Le rouge passion, Le rouge pouvoir, Le rouge, la couleur du sang et la couleur du combat et la couleur de l’énergie, du noyau solaire le plus chaud.

Le Jazz est rouge. Et bleu et gris et noir et vert.

Mais très rouge.

Tout comme Ravi Coltrane. Avec toute sa magnificence, avec toute son histoire. Portant la lourde responsabilité sur ses épaules ; il est le  “fils de”. Fierté. Fierté parce que, ça signifie quoi d’être le fils d’un mythe ? Qu’est-ce ça signifie d’avoir son sang qui coule dans ses veines  fait d’un mixte du sang d’Alice et de John ? Ça signifie quoi cette aura exprimée par ta présence ?

Que signifie tout cela ?

Cela signifie qu’au moment où il arrive sur scène, il maîtrise. Il porte en lui toutes les leçons apprises, toutes les notes entendues, toutes les erreurs commises, tous les exercices accomplis, et il les projette en dehors d’une manière fraîche, futuriste, réelle et brute.

Rouge. Rouge brut. Pur, fort, brillant, rouge pétillant.

Et la basse noire est portée par ces mains de maître. Matt Garrison. Un beau sourire, une voix puissante. Une agressive finesse. Des notes et des touches dures et délicates. Lui aussi porte une histoire sur ses épaules – et dans ses entrailles. Jimmy Garrison coule dans ses veines.

Deux musiciens insupportablement talentueux dont le troisième homme sur scène fut témoin de leurs enfances. Sa main levée, dans un bonjour chaleureux.

Les applaudissements cessent.

Jack DeJohnette s’assied au piano.

L’homme qui côtoya Freddie Hubbard, Miles Davis, Bill Evans, Alice Coltrane, Sonny Rollins, Herbie Hancock, John Scofield… Il parle un petit peu avec le piano. S’échauffant. Se préparant. Puis il marche vers sa batterie. Il a  74 ans. Et son esprit brille.

Il s’approche de la batterie d’une manière non conventionnelle. As if he had seen and done and felt it all. And he is the clear conductor. This is a wild beast dialogue, but his power is omnipresent. Comme s’il avait vu, fait et tout senti. Et il est clairement le maître. C’est un dialogue de bête féroce, mais son pouvoir est omniprésent.

Pourtant il n’y a pas d’ego. Pas de lutte. Pas de morsures, pas d’attaques frontales, pas de tentatives de piétiner quiconque. Un si profond respect mutuel. Et ainsi les conversations entre les trois se déroulent en parfaite harmonie. Ils n’interprètent pas des morceaux classiques, ils expérimentent, Ils parcourent la nuit et l’esprit des auditeurs avec de belles et profondes improvisations, DeJohnette jouant avec les vitesses et les volumes, avec le jeu parfaitement propre, pur et précis de Coltrane, avec Garrison portant le tout et l’assaisonnant avec de l’épique, transcendantal et avec une utilisation quasi onirique de l’électronique.

©Nuria Ribas Costa pour Couleurs Jazz

©Nuria Ribas Costa pour Couleurs Jazz

Distortion, répétition, augmentation du volume, baisse du volume.

C’est comme une sorte d’horror vacui, comme un silence repoussé loin, très loin maintenant du Berliner Festspiele.

Et soudain, quelque chose commence à se produire. Un air très familier. A saxophone les lignes d’un poème de guerre. L’âme de John Coltrane’s  se matérialisant sous la forme d’un air cheminant du Sud des Etats-Unis.

Alabama. Alabama est là. le morceau que John Coltrane écrivit en réponse à la mort de quatre écolières victimes d’un attentat raciste dans la 16ème rue, à la Birth Baptist Church de Birmingham (Alabama) en 1963. John Coltrane’s script being rebirthed by his own son, and Matt Garrison, and Jack DeJohnette, who picks the mallets and starts making the drums cry in anger. And the saxophone weeping in despair. And the bass stepping in exactly when it has to. Le scénario de John Coltrane étant ressuscité par son propre fils et Matt Garrison,  Jack DeJohnette saisissant les maillets et commençant à faire pleurer de colère la batterie. Et le saxophone pleurant de désespoir. Et la basse ponctuelle, exacte, comme elle doit être.

Une réinterprétation de l’original, en écho au concert de 1963 à Birdland. Coltrane père dans le souffle Coltrane fils.

Et ainsi le spectacle continue, dessinant de nouvelles images et poursuivant la conversation. Sourires et mouvements de têtes et applaudissements aux solos. Coltrane bouge comme s’il avait la musique en lui. DeJohnette joue comme s’il connaissait chaque centimètre de sa batterie. Garrison caresse les cordes et exécute des incursions des plus précises.

Et maintenant la fin est proche. DeJohnette est laissé seul, à lui de modifier le rythme. A lui de tuer le rythme. Il le ralentit. Tout le monde l’observe. Il le ralentit.

Et puis, il se tourne sur la gauche et s’accroche à un autre instrument, peut-être une lyre ? Un bref et rapide son métallique et bam. Tout est fini.

Applaudissements.

Le tout en une seule prise. Pas d’arrêts. Tout dedans.

 

Les protagonistes à propos de leur projet :

photos ©Nuria Ribas Costa pour Couleurs Jazz

 

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