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La musique de Christian Brenner a la couleur de l’amitié. À l’instar de Sviatoslav Richter ralentissant volontairement le rythme d’une sonate de Debussy, le pianiste parisien est à l’origine de nombreuses initiatives visant à renouveler l’intérêt du public pour la musique classique américaine d’Ahmad Jamal.

Le 12 février 2022, en compagnie de Bruno Schorp à la contrebasse, Frédéric Delestre à la batterie, et Stéphane Mercier au saxophone, le programme proposé dans l’écrin somptueux du Café Laurent consiste en un panel de classiques intemporels et indémodables, mâtiné de quelques compositions personnelles. Le cadre de l’Hôtel d’Aubusson, par sa dimension feutrée et intime, constitue un lien avec l’esprit des clubs de jazz américains, où l’écoute des musiciens est protégée des activités commerciales connexes à l’organisation de spectacles.

La sensation d’espace, le fait de pouvoir communiquer sans effort, représentent une chance qu’on ne peut dédaigner en ces temps troublés par la menace invisible d’un virus qui perturbe notre vouloir vivre depuis si longtemps. Ce contexte particulier permet à de nombreux artistes de jouer ensemble de façon beaucoup plus soutenue qu’à l’accoutumée, à l’instar de ce que firent les plus grandes formations, à l’époque où il était encore fréquent d’obtenir des engagements courant sur une semaine, voire davantage.

Il en résulte bien sûr une cohésion d’ensemble inaccessible aux musiciens qui se connaissent moins bien, dans la complémentarité et l’intertextualité, que le groupe présent ce soir aborde le répertoire des standards américains ou interprète des compositions personnelles. Ceci nous vaut par exemple un « All Blues » de toute beauté, débarrassé des prétentions atonales dont se rendent coupables beaucoup de musiciens par trop désireux de donner une postérité à l’héritage musical du combo de Miles Davis. Ceci nous vaut aussi un « Body and Soul » de haute volée, où Stéphane Mercier, qui a fait le déplacement de Bruxelles tout exprès, utilise un phrasé legato plus proche de celui de Lester Young que de celui de Coleman Hawkins. Son expérience au sein du Big Band Jazz Station, formation phare de la Capitale Belge, se fait audiblement sentir, et quel plaisir d’embarquer avec les musiciens sur quelques chorus de haute volée.

L’interplay est encore magnifique sur « Bernie’s Tune » ; dans une version assez éloignée de celle produite par Gerry Mulligan, et une prédilection marquée pour les up tempos, moins staccato et plus toniques en termes d’énergie et d’entrain général.

Mais le véritable clou des deux sets du groupe est bien constitué par les morceaux originaux dus à la plume de maître de Christian Brenner.

D’abord la « Ballade pour Flo et François » à l’émotion palpable, ample déroulé ménageant tensions dramatiques, recueillement et méditation. L’artiste tient là son chant de l’intime, avec une admirable concentration d’affects autour de la personne de figures aimées.

« Avant l’été » est une savante reconstruction post bop du vocabulaire popularisé par Mc Coy Tyner et John Coltrane en leur temps. Le quartet pratique ici un art qui n’est pas sans évoquer ce que firent les structuralistes dans l’univers du langage et de la culture. Les musiciens ne tentent pas d’émuler leurs illustres prédécesseurs, préférant évoquer une présence spectrale en se réappropriant un héritage mélodique débarrassé de toute prétention virtuose mal venue.

Le son de la formation, en la circonstance, évoque une synthèse improbable de l’ère swing et du jazz enregistré à l’époque de l’album « Ascension ».

Une piste intéressante pour la suite de la carrière discographique de Christian Brenner, en même temps qu’un très bon moment passé en club de jazz dans la Capitale.

Pour conclure une soirée mémorable, quoi de mieux qu’un bœuf avec  Laurent Medelgi à la guitare, et Jean-Yves Roucan à la batterie, le premier suscitant une pluie d’harmoniques inspirées qui traversent les corps, le second qui nous fait profiter d’un jeu plus sombre, habité et introverti.

On termine la soirée en discussion avec Bruno Schorp, ascétisme de geste, générosité du propos, sur les projets en gestation auxquels il envisage de prendre part, parlant avec Frédéric Delestre d’une certaine fixation de cymbale permettant une meilleure diffusion du son prolixe qu’il affectionne (à préférer aux petites chaines ornant le cuivre), du tout prochain enregistrement discographique de Christian Brenner, dont les morceaux interprétés ce soir représentent une première approche prometteuse.

On finit sur le trottoir, échangeant avec Stéphane Mercier sur l’héritage des Big Bands, de Quincy Jones au Mingus Big Band, avant que de s’évanouir dans la nuit parisienne. Éric Dolphy pensait que la musique ne devrait pas être enregistrée mais juste demeurer un souvenir dans l’esprit de ceux qui assistent au concert, partageant les émotions qu’il génère.

C’est exactement comme cela que les choses se passent au Café Laurent.

Photos ©Patrick Martineau.

 

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