Ce livre d’Alain Gerber, écrit en hommage au saxophoniste alto Sonny Criss, s’inscrit dans la lignée haut de gamme de ses précédents romans historiques et essais consacrés à Lester Young (2000), Chet Baker, Clifford Brown, Bill Evans (2001), Louis Armstrong (2002), Jack Teagarden (2003), Charlie Parker, Billie Holiday (2005), Paul Desmond, Miles Davis (2007)…
L’action démarre à Los Angeles, en 1947, avec la rencontre de Williams Sonny Criss et de son idole Charlie Parker qui vient d’arriver en ville avec le sextette de Dizzy Gillespie. Durant le séjour californien de Bird, le maître et le disciple vont devenir inséparables et partageront nombre d’aventures évoquées d’une plume alerte et érudite par l’auteur.
On croise en chemin des musiciens de légende tels Howard McGhee, Dexter Gordon, Wardell Gray, Teddy Edwards, Dodo Marmarosa, Bud Shank, Art Pepper, Gerald Wilson… et des figures pittoresques comme l’écrivain et producteur Ross Russel, fondateur du label Dial, Dean Benedetti qui enregistre toutes les prestations publiques de Parker, et le dealer Emry « Moose The Mooche » Byrd. Bref, se dessine le monde bigarré du jazz californien dans lequel le jeune Sonny Crisstrouve vite sa place.
Très vite, les portes des studios s’ouvrent à son talent comme l’indique la sélection discographique concoctée de main de maître par l’auteur. Ses premiers enregistrements, provenant d’un concert Just Jazz organisé par Gene Norman et deux AFRS Jubilee (1947), produits alors qu’il avait une vingtaine d’années, témoignent de la maturité de son jeu encore sous l’influence de son maître Charlie Parker et le montrent tout à fait à sa place dans un environnement prestigieux.
Le même niveau d’excellence se maintient avec les faces Clef parues sous le nom de Flip Phillips et de Harry Babasin où il côtoie Chet Baker, Charlie Parker et Al Haig. Séduit, Norman Granz, le patron du label Clef, continue de lui faire confiance en l’intégrant dans ses tournées JATP et l’invite à graver, en 1949, quatre faces sous son nom qui le présentent déjà en pleine possession de ses moyens.
Une occasion pour Sonny Criss, accompagné pour l’occasion par ses amis et complices Hampton Hawes et Chuck Thompson, de faire apprécier son discours de vif argent et la beauté de sa sonorité. Son phrasé est fluide, sa mise en place précise, son discours construit avec rigueur, quatre de ses compositions dont Blues For Boppers, un blues de haute volée, ajoutant encore à la qualité de l’ensemble.
La production de Sonny Criss prend une toute autre tournure quand il enregistre en 1955 avec le quintette de Buddy Rich aux côtés d’Harry Edison, Jimmy Rowles et John Simmons. Sa sonorité se fait alors plus incisive et son phrasé devient plus tranchant.
Cette tendance ira en s’accentuant avec ses faces Imperial de 1956. On le voit ouvert à l’influence de Willie Smith, le soliste vedette de Jimmy Lunceford, dans sa manière de donner du poids à ses notes comme en témoigne un blues d’anthologie du calibre de West Coast Blues. On retrouve aussi l’élégance de Benny Carter dans son approche de la mélodie (The Man I Love). En quelque sorte, Sonny Criss donne une dimension plus large à son art en élargissant les frontières de la tradition sans jamais les transgresser pour aller en terres étrangères.
Écrit de main de maître, cet ouvrage relate le destin pas toujours heureux d’un musicien de grande classe qui, victime des changements de modes, ratera de peu la notoriété, la vraie, celle qui efface l’oubli du temps : un juste et inespéré hommage qui réhabilite dans la mémoire des amateurs l’œuvre du grand saxophoniste que fut Sonny Criss.
Ne laissez pas le soleil se lever sur vos larmes
Mémoires imaginaires de Sonny Criss
Le génie oublié de la West Coast
Alain Gerber
Frémeaux & Associés FAL3360
Sonny Criss 1947-1958
Frémeaux & Associés FA5913
©Photo Header d’après la cover de « Mr Blues Pour Flirter » – Decca Records 2002.

















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