
Il existe au Royaume-Uni une tradition de pianistes-chanteurs/euses qui s’inspire, c’est évident, de leurs aînés ou contemporains étatsuniens : Nat “King” Cole, Blossom Dearie, Bob Dorough, Mose Allison, Shirley Horne, Ben Sidran, Harry Connick Jr., Patricia Barber…
A Londres et en province ce sont, outre Jamie Cullum — dont la réputation a rapidement dépassé les frontières de son île natale —, Ian Shaw (qui fut le prof de Cullum), Liane Carroll et Fiona Ross. Il faut dire qu’outre-Manche le chant est une pratique bien plus courante que dans l’Hexagone, et ce depuis des lustres.
Des ensembles vocaux comme les Tallis Singers, spécialistes des musiques médiévales à des chanteurs free comme Phil Minton ou Maggie Nichols, on ne compte pas les vocalistes de renom : James Bowman et Emma Kirkby en musique baroque, Kathleen Ferrier et Dame Janet Baker en chant lyrique, Rod Stewart et Joe Cocker en blues-rock, Martin Carthy et Jacqui McShee en folk, Tom Jones et Amy Winehouse en pop, Claire Martin et Norma Winstone en jazz… n’en jetez plus !
C’est donc dans cette filiation que se situe Fiona Ross, que j’ai découverte par hasard à Londres voici quelques années. Je me baladais un après-midi dans le quartier de Piccadilly quand je vis sur un trottoir un contrebassiste tenant son instrument, un autre homme portant un sac de cymbales et une dame. Je leur demandais aussitôt où ils allaient jouer. « En face ! » me répondirent-ils et, après que je me fus présenté, ils m’invitèrent à assister à leur soundcheck dans la salle de spectacle de la Brasserie Zédel, un établissement créé à la fin du XIX° siècle par un Alsacien qui s’était réfugié à Londres pour échapper à l’occupation allemande de 1870.
Un café, par ailleurs, bien de chez nous puisqu’on peut y déguster — entre autres spécialités françaises — un vrai sandwich au saucisson, fait avec une vraie baguette croustillante et non ces saloperies au pain de mie dont raffolent les anglo-saxons.
Inutile de dire que je restai pour le concert du soir tant ce que j’avais entendu à la balance-son m’avait convaincu.
Et c’est ainsi que Fiona Ross est entrée dans mon panthéon de chanteuses jazz, un idiome qu’elle pratique de façon assez originale puis qu’elle ne joue que des thèmes dont elle écrit paroles et musique, se chargeant également des arrangements.
Alors je sais ce que vont dire certains auditeurs français qui trouveront sa musique « commerciale ».
Ils ont tort !
D’une part, le statut d’intermittent du spectacle n’existant pas au Royaume-Uni et les subsides du gouvernement ou des régions étant rares, les musiciens britanniques n’ont d’autre choix que d’être proches de leur(s) public(s) s’ils veulent pouvoir se produire.
D’autre part la notion de « commercial » au Royaume-Uni (comme d’ailleurs aux USA) n’est pas la même qu’en France où une frange d’auditeurs et de programmateurs — que je n’hésite pas à qualifier d’intellos — estime que ce qui plaît à un large public ne mérite pas d’être appelé « art ».
Fiona Ross est une véritable artiste, mais c’est surtout une artisane qui peaufine, disque après disque, une veine à la fois de haut niveau et populaire qui ne peut manquer de toucher quiconque est amoureux du swing, du groove et du chant.
Une de ses caractéristiques est que Fiona — dont les thèmes peuvent être considérés comme des chansons, racontant toutes une histoire — sait admirablement s’entourer de sidemen qui sont d’authentiques musiciens de jazz et qui constituent à ses côtés une rythmique d’une solidité à toute épreuve, un groupe fidèle totalement dévoué à l’esthétique de sa leadeuse, et qui proposent à moult reprises des solos où leurs talents d’improvisateurs font merveille. Sur ce nouveau CD chaque morceau est donc un petit bijou finement ciselé, tantôt entraînant, tantôt plus paisible, où la voix haut perchée de Fiona exprime la joie de chanter, ou un lyrisme plus sentimental sur les ballades.
Difficile de résister au charme de cette musique qui respire l’authenticité, et on ne pouvait, jusqu’à récemment, que déplorer que Fiona Ross et ses musiciens n’aient pas l’occasion de venir en France nous faire partager leur plaisir d’apporter du bonheur à leur public sans se préoccuper de questions idéologiques ineptes.
Mais, heureuse nouvelle pour les Parisiens : Fiona Ross, accompagnée de son bassiste sera en concert au Sunside le 30 avril dans le cadre de la Journée Internationale du Jazz.
Une rare occasion à ne pas manquer !
Musiciens :
Fiona Ross : piano, voix
Dave Boa : trompette
Loren Hignell : saxophone, flûte
Gibbi Bettini : guitare
Derek Daley : contrebasse
Marley Drummond : batterie
Warren Woodcraft : percussion
Ashaine White : voix
Conversations and to do Lists est sorti en auto production le 28 avril 2023
©Photo Steven Stiller


















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