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Thomas Bramerie Trio – « Side Stories »

Saviez-vous que Sir* Thomas Bramerie, n’avait encore jamais sorti un album comme leader ?

Étonnant, non ?! Il est des mystères parfois curieux.

Est-ce par modestie ? … Ou bien par manque de temps : tellement le grand et élégant contrebassiste est demandé comme sideman de luxe par tant d’artistes, depuis si longtemps ?

Ou simplement parce que l’occasion ne s’était jusqu’alors pas présentée, avant que certains de ses amis et confrères ne le lui fissent remarquer et que le label Jazz Eleven le fit. Pour notre plus grand bonheur !

Thomas Bramerie fait partie de la section rythmique d’une centaine d’albums et a donné le pouls sur  de nombreuses scènes et studios, aux côtés de noms prestigieux tels que : Dee Dee Bridgewater, Stéphane et Lionel Belmondo, Peter King, Ted Nash, Chet Baker, Toots Thielemans, Johnny Griffin, Steve Grossman, Olivier Hutman, George Brown, Philip Catherine, Joe Lovano, Enri Wats, Benny Golson André Ceccarelli, Christian Escoudé, Brad Mehldau, Tommy Flanagan, David Sanchez, Eric Legnini, Mulgrew Miller, …

Et dans ces « Side Stories », ces petits pas de côté, comme pour mieux observer, Thomas invite à son tour de magnifiques jeunes talents : Elie Martin-Charrière à la batterie et Carl Henri-Morisset au piano. L’histoire du Jazz est faite de transmissions, de passages de témoins. Réussite totale.

Il a voulu également inviter quelques uns de ses compagnons de musique les plus proches : Jacky Terrasson au piano sur « Now » et « Side Stories » ; Eric Legnini au Fender Rhodes sur « Here » et « All Alone » et Stéphane Belmondo au bugle et à la trompette, sur « Side Stories », « Un Jour tu Verras » et « Troç de Vida ».

Les compositions, presque toutes de Thomas Bramerie, sont splendides : gageons que « Side Stories » le morceau éponyme, deviendra un standard… ! La direction artistique est assurée par un musicien d’expérience et compagnon de route, Stéphane Belmondo ; l’enregistrement, impeccable, par le studio Recall de Philippe Gaillot à Pompignan (34).

Parlons aussi de l’édition de l’album, sobre et élégante, proposée par le Label Jazz Eleven : Des photos noir et blanc, un design moderne avec à l’intérieur une surprise : un petit recueil de Side Stories, en fait des short stories, des « nouvelles » en Anglais et en français dans lesquelles Thomas Bramerie révèle qu’il possède également un talent de conteur. On rentre aisément, pour ne plus en ressortir, dans ces nouvelles sur la vie, sur sa vie de musicien, sur « la musique qui ne sert à rien » sur le fait que « nous sommes tous des musiciens de Jazz », sur « la Réalité Virtuelle« …(Nous vous proposons la lecture de cette dernière nouvelle, en fin d’article)

Décidément Thomas Bramerie vient de tourner une page, espérons qu’il en écrive de nombreuses autres, musicales et littéraires.

Que dire d’autre sans « spoiler » l’album…?

… Que ça groove à souhait, que ça joue terrible, qu’on a envie aussi de mieux connaître Elie Martin-Charrière, d’aller écouter ses frappes délicates,  l’observer devant ses fûts et ses cymbales, tout comme Carl-Henri Morisset, élève de Pierre de Bethmann, devant son piano.

On se quitte sur un solo de contrebasse magnifique de poésie : « Avec le Temps »… qui passe si vite, que l’on remet forcément l’album au début et en boucle pendant plusieus jours, le temps d’être repu de tant de vitales et indispensables pulsations.

Chut ! Ecoutons…


Line up :

Thomas Bramerie, contrebasse et guitare (sur le 13)

Elie Martin-Charrière, batterie

Carl-Henri Morisset, piano

Invités  :

Jacky terrasson, piano

Eric Legnini, Fender Rhodes

Stéphane Belmondo,trompette et bugle

(*) : Sir ! parce que Thomas Bramerie a cette élégance, ce côté chic de certains lords Anglais. Humble et noble.


« Réalité Virtuelle » par Thomas Bramerie :

Nous sommes dans un aéroport international des États-Unis, à attendre notre vol pour notre concert de ce soir. A cette époque-là, le reflet glacé des rayons implacables du soleil d’Amérique sur les tours jumelles éblouit encore les new-yorkais….

Je regarde notre petit groupe. Notre chanteuse (nous l’appellerons Denise), les cheveux courts et teints, porte un ensemble Issey Miyake. Ali, notre batteur, est en survêtement, en haut et en bas, sneakers, casquette avec visière sur l’oreille droite, le nom des Lakers (ou autres!) imprimé sur son t- shirt. Thierry, notre pianiste surdoué, en jean de la tête aux pieds, a son petit look George Michael. Notre regretté tour manager James, la voix éraillée par toute la fumée qu’il faut pour abattre un homme dans la quarantaine, porte des tatouages, piercings et grosses bagues aux doigts, ses longs cheveux noués en queue de cheval…. Et je crois me souvenir que je suis en chaussures de ville, chemise, et un pantalon qui n’est certainement pas un jean…

Nous sommes cinq, il y a donc une femme et quatre hommes, deux français et trois américains, trois blancs et deux noirs, nos âges s’étalent de la toute récente majorité d’Ali à la cinquantaine resplendissante de Denise, et l’éclectisme de nos tenues vestimentaires a certainement de quoi surprendre les autres passagers en attente…

Ce soir nous allons jouer du Jazz. Jouer cette musique sera tout ce que nous allons faire. Indépendamment de notre âge, de notre sexe, couleur ou nationalité. Jouer le Jazz est tout ce que nous sommes. Il n’y a pas de look du musicien de Jazz. Entre Chet Baker des dernières années à Wynton Marsalis aujourd’hui, l’éventail des tenues pour se présenter sur scène est large. Tous les jazzmen savent que ce n’est pas l’habit qui nous fera mieux jouer Monk! Finalement seule la décence (invention sociale – nous y reviendrons plus tard!) nous empêche de jouer nus, car la chaleur moite des clubs de jazz nous le permettrait, elle!

Quand nous jouons du jazz, paradoxe linguistique, ce n’est pas un jeu. C’est tout à fait sérieux au contraire. Nous sommes ce que nous faisons. Nous ne jouons pas le rôle du jazzman, à ce moment-là, nous sommes le Jazz. Les rôles qui nous ont été assignés par la nature (homme, femme, noir, blanc…) ou par la société (français, américain, riche, pauvre…) n’ont plus aucune importance. Ils deviennent ce qu’ils sont vraiment: des rôles inventées pour la pièce de théâtre tragi-comique de la société humaine…

Tout le monde a son rôle à jouer dans le monde, chacun est un acteur de la société, soit. C’est ce qu’on entend à longueur de journée. Mais comment se fait-il qu’on ne voit pas les choses telles qu’elles sont, c’est-à-dire que tout ceci n’est qu’une invention de l’esprit humain et n’a rien de très sérieux?

Il n’y a rien de mal à être un acteur du monde, tant que l’on réalise la vanité du rôle de chacun. Nous devrions être capables de faire une pause de temps en temps, de profiter d’un entracte et de discuter avec les autres acteurs, sérieusement cette fois-ci, et parler d’homme à homme enfin, et non pas de français à « étranger », de noir à blanc, de riche à pauvre, de directeur à employé, de musulman à bouddhiste, etc…

©Photo Pascal Pittorino

La société humaine dans son ensemble est basée sur des structures qui n’existent que dans l’esprit humain. Tous les concepts que l’homme a créés pour bâtir petit à petit une société organisée peuvent être annulés instantanément si nous le décidions. L’argent par exemple a été inventé pour son côté pratique d’échange de marchandise, bien sûr, mais la valeur intrinsèque de l’argent est arbitraire, ce n’est qu’une décision prise en commun, que nous pouvons changer à tout moment. De même les nations, les frontières, les pays, les drapeaux, changent fréquemment sur simple décision politique. Tout ça n’a rien de réel. La propriété est aussi une invention humaine. De fait elle n’existe pas. Aucun objet (et encore moins aucune personne!) n’appartient à quelqu’un, à part dans nos têtes. Le concept de propriété n’a aucune réalité objective… C’est une décision que nous avons choisi d’accepter: « je te donne tant d’argent, tu me donnes ceci en échange, ça m’appartient dorénavant ».

Nous pourrions parler aussi de la décence, mentionnée plus haut, qui est vraiment une des notions les plus bizarres qui soit! (Et dont les critères ne cessent d’évoluer au fil des époques d’ailleurs, preuve de son inconsistance !) En quoi la vue d’un corps nu, qui est tout ce que nous sommes dans toute notre splendeur, aurait-elle quelque chose de choquant, pour qui que ce soit, si ce n’est pour des raisons fabriquées de toutes pièces?

Et d’ailleurs, comme toutes ces notions n’ont rien de réel ni de naturel, nous avons inventé des lois pour maintenir tout ceci dans une certaine cohérence. Toute loi est une preuve d’échec de la vie en commun. Si nous réalisions, c’est-à-dire si nous rendions réel, le fait que nous sommes tous en train de jouer un rôle qui n’a d’importance que dans la comédie humaine créée par notre esprit, et non dans la vraie vie, toute loi serait inutile. Puisque nous verrions enfin chaque être humain comme une partie de nous-mêmes et de l’ensemble du monde, la notion de partage apparaîtrait comme une évidence et toutes divisions, raciale, religieuse, nationale ou autre disparaîtraient immédiatement puisqu’elles ne sont que de vaines structures du mental humain… Prenons un exemple concret: il y a cinq millénaires à peu près, l’homme invente la roue. Pourrait- on décider aujourd’hui que la roue n’existe plus? Peut- on « annuler » la roue? La réponse est évidemment « non! ». Deux mille ans plus tard, l’homme invente la monnaie, puis le système monétaire avec le concept de profit, de dettes, etc… Pourrait-on décider aujourd’hui que la dette n’existe plus? Peut-on par exemple « annuler » la dette de l’Afrique? Eh bien… « oui! ». Il suffit de le décider…

Et pourtant, depuis toujours, l’homme se bat à mort avec fierté, il torture et soumet à l’esclavage, il oppresse et tue son prochain, pour des concepts qui n’ont aucune réalité…

Nous sommes maintenant à l’heure de la VR. Virtual Reality. La réalité virtuelle. Elle va s’imposer de plus en plus dans nos vies. D’abord sur nos ordinateurs, puis à l’aide de lunettes et de casques, dans de nombreux domaines de notre vie quotidienne…

Peut-être allons-nous enfin nous rendre compte grâce à cet extraordinaire bond en avant, que nous n’avons vécu pour l’instant, de fait, qu’une réalité virtuelle depuis des millénaires….

* Textes écrits entre Novembre 2016 et Avril 2017

 

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