Le Souffle de la Révolte, 1917-1936 : Quand le Jazz est là…

Nicolas Beniès traite ici des débuts du jazz en poursuivant la démarche amorcée dans ses deux précédents ouvrages parus chez C&F : Le souffle de la liberté, 1944 : le jazz débarque (2014) et Le souffle bleu, 1959 : le jazz bascule (2011).

L’originalité de cette approche, chronologiquement à rebours, est de proposer, non pas une histoire du jazz telle que l’on pourrait la lire dans une encyclopédie, mais d’inscrire le jazz dans l’histoire.

Cette association du jazz et de l’histoire prend corps avec le choix, comme point de départ du livre, de l’année 1917 marquée à la fois par l’enregistrement du premier disque de jazz par l’Original Dixieland Jass Band, la révolution russe qui bouleversera l’échiquier politique européen et l’arrivée en France, dans les fourgons du 369ème régiment d’infanterie du lieutenant noir James Reese Europe, du jazz.

L’auteur montre comment cette « catastrophe apprivoisée », pour reprendre l’expression de Jean Cocteau, présidera, en France et en Europe, à l’émergence de musiciens de jazz de valeur : (Alix Combelle, André Ekyan), trouvera un terreau fertile dans la chanson française avec Charles Trenet et Jean Sablon et inspirera des intellectuels comme l’ethnologue Michel Leiris, le poète Philippe Soupault et le compositeur du Groupe des Six, Darius Milhaud qui fera le voyage aux États-Unis pour prendre la mesure de ces sons nouveaux.

Sans donner à son argumentation un tour exhaustif, Nicolas Beniès examine les origines et la maturation du blues et du jazz en tant qu’art à part entière au travers des réalisations les plus abouties de chefs de file comme Louis Armstrong, Sidney Bechet, Bix Beiderbecke, Bessie Smith, Jelly Roll Morton, Coleman Hawkins, Benny Carter, Duke Ellington, Count Basie, Billie Holiday, Lester Young, Django Reinhardt…

Ce phénomène est rendu possible par les progrès des techniques d’enregistrement et de reproduction sonore. En découlera une reproduction à l’identique incarnée par le disque qui, en saisissant l’instant présent, jouera un rôle évident de transmission du patrimoine avec comme conséquence inévitable de conférer au jazz, selon les critères de l’économie capitaliste, la double identité d’objet d’art et d’objet de marchandise (Walter Benjamin). De là viendra la vogue des orchestres de danse : ceux de Paul Whiteman et Guy Lombardo aux États-Unis et, en France, ceux regroupés sous l’appellation Jazz de scène (Ray Ventura, Fred Adison). En positionnant avec de nombreuses références, la place du jazz dans la littérature et le cinéma, l’auteur, et c’est là son mérite, en fait une référence artistique incontournable de la culture américaine.

Cette histoire ne va pas sans quelques redites : le rôle du saxophone est évoqué à deux reprises (p. 140 et 179) ; quelques échappées nous emmènent hors de la stricte chronologie ; certains jugements mériteraient d’être nuancés comme de dire que le critique Hugues Panassié « en restera au New Orleans » (p. 190) ; un index manque.

Mais ces quelques réserves mineures n’enlèvent rien à l’intérêt d’un ouvrage dont la bibliographie ouvre de nouvelles perspectives au lecteur curieux. La présence d’un CD, accompagnant le livre, est fort bien venue.

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Le souffle de la révolte, 1917-1936 : Quand le Jazz est làC&F éditions (cfeditions.com/souffle_revolte) par Nicolas Beniès.

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