Jazz & Cinéma. Moteur !

En clôture d’une semaine musicale dédiée à la note bleue organisée par le pianiste Dominique Fillon, l’Atrium de Chaville accueillait ce 12 avril une conférence sur le jazz et le cinéma.

François Lacharme, Président de l’Académie du Jazz, recevait en invité d’honneur Wladimir Cosma, célèbre compositeur de musiques de films, accompagné de Thierry Jousse, critique et réalisateur de cinéma, et Pascal Rozat, en charge à l’INA de la mise en valeur des archives jazz et membre de l’Académie du Jazz.

Il animait délicieusement ce débat, où chaque thématique était illustrée par un extrait de film, créant une dynamique enrichissante à l’événement…

    Générique ! La version 1960 de « Ocean’s Eleven », avec Frank Sinatra, Sammy Davies Jr, Angela Dickinson et Dean Martin entre autres…

    Originalité du cinéma : la musique arrive en 1927 dans « Le chanteur de jazz », premier film parlant mais qui ne diffuse pas de jazz !

L’essor de la musique dans le 7è art se développe aux États-Unis avec les débuts du parlant et les comédies musicales. Le jazz reste cependant absent dans les films des années 30, forme de marginalité d’autant que le tempo de l’époque n’est pas facile à utiliser. Cependant, la rythmique semble parfaitement coller aux dessins animés.

Max Fleischer s’adjoint le Louis Armstrong Orchestra pour accompagner la célèbre Betty Boop, dans « I »ll be glad when you were dead » (1932).

A voir également la série des Tex Avery.

Aparté avec Wladimir Cosma sur les dessins animés, qu’il découvre seulement en sortant de Roumanie à l’âge de 22 ans. Il se rattrapera en créant la musique de trois Astérix et des Mondes Engloutis.

A cette époque, le jazz est souvent utilisé dans deux thématiques opposées, soit comme musique de la jungle, soit comme celle de la ville et des machines.

Dans les années 40, le jazz arrive dans le cinéma en accompagnement d’un genre particulier né en 1915 : les « race records » ou « race movies », films produits avec des acteurs noirs pour un public noir ! Au-delà de ce qui s’assimile à de l’apartheid, ce cinéma ethnicisé valorisait leurs talents naturels, tant ceux des musiciens que ceux des danseurs.

« Stormy Weather » – Fats Walker, « Ain’t misbehaving » (1943)

Il faudra attendre les années 60 où l’apparition des droits civiques pour les noirs va enfin « libérer » le cinéma, qui va intégrer les deux cultures.

    En France, la « nouvelle vague » des années 50 voit l’apparition du jazz, au moment du post-bop. Cette musique modale sur deux accords tourne sans repère avec les scènes, créant cependant un mariage heureux. Les réalisateurs s’entichent de ce style de jazz, favorisant l’improvisation des musiciens.

Quoi de mieux que « Ascenseur pour l’échafaud » (1958) pour illustrer le propos. Louis Malle fait appel à Miles Davis qui enregistre en quelques heures la musique, en improvisation libre tout en visionnant quelques extraits du film. Dans son orchestre, rien que des « grands » : Barney Wilen est au saxophone ténor, René Urtreger au piano, Pierre Michelot à la contrebasseKenny Clarke à la batterie et Miles à la trompette !

Visionnons la scène où Jeanne Moreau descend les Champs-Élysées sur la trompette de Miles.

Wladimir Cosma – « Le jazz est une musique pure, belle, envoutante ; elle ne décrit pas le contexte, les sentiments mais s’adapte au film sans être lié à sa thématique. Le talent des musiciens apporte une intensité, une émotion spécifique, qui influence l’image, l’embellit. » 

La mode est maintenant passée pour l’utiliser dans les films policiers, le jazz devenant plutôt synonyme de suspense, voire d’angoisse. La contrebasse par exemple annonce ce qui va arriver.

La musique devient ainsi plus climatique, plus globalisante.

    Paradoxe aux États-Unis dans ces mêmes années 50, où le jazz n’est pas utilisé dans les films noirs, plus assimilé à une certaine « coolitude ».

A l’exception d’Otto Preminger, amateur de musique et avec un vrai intérêt pour la culture noire, qui fait appel à Duke Ellington, pour « Autopsie d’un meurtre » (1959). C’est le premier film pensé, prémédité pour un musicien de jazz.

Il avait d’ailleurs commencé à utiliser le jazz comme élément narratif, et non plus comme fond musical, dans son film « L’homme aux bras d’or » (1955).

Les réalisateurs avaient oublié que l’essence du jazz était l’improvisation, pour se l’approprier de nouveau.

C’est John Cassavettes qui revient aussi à ce fondement, sur Shadows (1959).

Il laisse le sax de Shafi Hadi (avec le groupe de Charlie Mingus) en impro totale, créant un lien organique entre le projet musical et le cinéma. Peut-être pas si improvisé, car Cassavettes était un personnage cryptique; il se pourrait au moins qu’il y ait eu quelques ateliers préparatoires à l’enregistrement de la bande musicale.

On le retrouve d’ailleurs dans « Johnny Staccato » (1959), dont la musique jazz, interprété par le combo de Pete Candoli, est un élément important de cette série mythique des films noirs. Pianiste de jazz sans le sou, il devient détective privé.

Avec « Too late blues » (1962), série axée sur un groupe de musiciens blancs, Cassavettes fait entrer le jazz dans l’ère du temps au cinéma.

Wladimir Cosma – « La musique de film est un exercice difficile, contraignant. Le metteur en scène ne sait pas forcément où il va, et souvent, ne veut pas prendre de risque quant à l’adaptation musicale. Par exemple, je viens de réaliser la musique du film « comme des garçons », après trois autres musiques composées qui ne conviennent pas ».

    Le jazz dans les génériques ?

En parallèle du développement dans les films, l’importance de la musique est évidente dans les séries B, où le jazz devient incontournable.

Le mythique générique de « Mannix » (1967) avec le split screen (écran divisé) sur une musique de Lalo Schifrin.

Et la superbe version longue :

La signature rythmique diffère du jazz classique, alternant les 3-4 et les 5 temps…

Et « Mission Impossible », toujours mister Schifrin:

Quant à Quincy Jones, il compose le générique de « L’homme de fer ».

En France, le jazz est aussi là !

Jacques Loussier compose la musique des séries « Thierry La Fronde » (1963)

et « Les nouvelles aventures de Vidocq » (1971)

Claude Bolling au cinéma avec Borsalino

    La musique, rôle clé du cinéma ?

Un cas d’anthologie, « L’affaire Thomas Crown » (1968), où la musique a changé le montage. Michel Legrand, assisté de Wladimir Cosma, a composé la musique en six semaines sans coller aux images, après un seul visionnage des rushes de 5 heures. Une influence totale qui permet au réalisateur Norman Jewison d’utiliser la technique du split screen, pour finaliser une durée de film à 2 heures.

   Séquence improvisation de Wladimir Cosma

« Il est très difficile de convaincre un metteur en scène d’accepter une musique différente, pas adaptée aux images.

La composition de la musique du film « Nous irons tous au paradis » (1977) est une belle aventure menée avec Yves Robert. C’est une musique pure, même si écrite pour le film.

Comment représenter l’amitié de ces quatre amis ?

Pour « Les Sax Brothers », il s’est notamment inspiré de Stan Getz, dans l’idée de faire un double hommage avec un souvenir à Charlie Parker – son essence musicale – : une ligne de sax, le piano et une batterie réduite au minimum avec la charleston.

L’idée était de ne pas être dans les clichés jazz, plutôt axés vers les films policiers, mais rechercher une couleur « parkérienne », comme le faisait Alfred Newman.

« Le compositeur se fait plaisir avec un musicien qui lui plait, un son particulier pour grandir la musique. »

Il n’a jamais conçu les musiques sur des critères marketing liés à la notoriété d’un musicien, mais sur la correspondance avec la musique et ce qu’elle exprime.

Pour « La Boum » par exemple, la production voulait « Honesty » de Billy Joël mais les droits étaient trop chers, et Polnareff aussi consulté n’avait pas de bonnes maquettes. Il a préféré travailler avec un jeune chanteur pour interpréter « Reality » (1987).

Dans « Le grand blond avec une chaussure noire », le réalisateur avait prévu un thème style James Bond. Cosma préfère s’inspirer de la musique du « Troisième homme »

ou de « Jeux Interdits » où la couleur instrumentale l’emporte sur la tragédie.

Il utilise une flûte de pan et un cymbalum pour accompagner l’orchestre. Francis Weber pensait que ça allait tuer le comique du film ; comme explication, Wladimir répondit qu’un espion peut venir du froid…

    Devenue incontournable pour le 7è art, la musique n’est pas toujours libre dans sa réalisation. Il faut un compositeur reconnu pour réussir à diriger ou imposer ses choix, parfois à contre-courant du thème ou des images du film. C’est souvent le jazz qui reste l’inspiration première, dans son mode d’improvisation qui en fait son essence naturelle, sa capacité à se régénérer et à créer de nouveaux chemins musicaux.

Quelques titres pour conclure cette thématique, gage d’évasion pour nous cinéphiles !

« Bird » (1988), de Client Eastwood :

« A bout de souffle » (1960), de Jean-Luc Godard :

« Le retour de Martin Guerre » (1982), musique de Michel Portal :

« The 25th Hour », comme de nombreux films de Spike Lee

ou encore, « Mickey one », musique de Stan Getz :

Bons films !

Je tiens à remercier Jean-Jacques Guillet, Maire de Chaville, Hervé Meudic de l’Atrium de Chaville, Dominique Fillon pour Chaville en musiques – Jazz et les conférenciers : François Lacharme, Wladimr Cosma, Thierry Jousse et Pascal Rozat.

autopub 18 juin

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