Voir la chanteuse Sarah Lenka et sa formation un 29 février au Sunside, pour un nouvel épisode de sa tournée « Women’s Legacy » est un plaisir ineffable que renforce la coïncidence d’une année bissextile.

En compagnie de Cöng Minh Pham au piano, Taofik Farah à la guitare, Yoann Serra à la batterie, et avec Quentin Ghomari en invité spécial à la trompette, elle redonne une voix aux femmes oubliées par l’histoire, aux termes d’une capacité d’apprivoisement de la souffrance dont il est aisé de voir qu’elle nous propose de nous l’approprier, plutôt que de la réserver à quelques grandes figures charismatiques.

Le format resserré d’un set programmé à 19 heures limite les interventions explicatives, concentrant l’essentiel du propos sur la musique, l’enchainement des titres et le caractère incantatoire des paroles de chansons qui favorisent une sorte de communion fiévreuse et contagieuse.

La chanteuse semble familière de l’exercice, même privée d’une balance qui eut conféré plus d’équilibre au spectre sonore. Sarah Lenka joue des contrastes pour rejoindre discrètement cet amour que chantaient les figures féminines évoquées tout au long du set. Dès lors, le chant acquiert des qualités d’expression tout autres que celles associées à la puissance ou à l’agilité vocale.

Le pianiste classique Artur Schnabel considérait les silences comme l’essence même de son art, et la faculté féminine de prévoir, d’inventer, est chez Sarah Lenka au service d’une musique telle que la concevait Thelonious Monk, qui ne se privait pas d’interrompre ses solos pour des digressions qui en disaient plus long sur sa sensibilité d’artiste  que ne l’aurait fait un discours plus généreux en notes, en maîtrise technique pure ou en harmonies savantes.

De ce point de vue, la veine mélodique de Cöng Minh Pham au clavier ajoute une touche voluptueuse aux compositions, tandis que Taofik Farah, aussi à l’aise à la guitare acoustique qu’avec un instrument électrique, constitue un élément fondamental du son du combo.

Yoann Serra, en sus d’un jeu percussif irréprochable, seconde de quelques harmonies vocales lumineuses le timbre suave de Sarah Lenka, et  Quentin Ghomari est ici bien plus qu’un invité surprise qui a joué sur le disque, enrichissant par son apport la trame même de la musique, et multipliant les interventions pertinentes sur chaque titre interprété.

Le contexte d’obscurantisme dans lequel se débattaient les femmes à l’époque de l’esclavage, dont Alan Lomax a recueilli les précieux témoignages, touche au cœur du public présent, ainsi qu’une carrière à ciel ouvert au fond de laquelle les regards semblent converger vers le ciel.

C’est ainsi qu’il faut comprendre la puissance et le caractère tempétueux de Bessie Smith, la douleur et les capacités de sublimation de Billie Holiday, les chants citoyens passionnés de « Ain’t Gonna Let Nobody Turn Me Around ».

D’une certaine façon, des femmes anonymes furent à leur manière plus importantes que bien des personnes ayant accédé à la postérité.

Grâce à Sarah Lenka, une question laissée sans réponse prend ce soir la forme d’un superbe moment de blues, de folk et de jazz.

« D’où vient qu’il fasse clair dans quelques mots, quand l’un n’est que la nuit et l’autre qu’un rêve » (Yves Bonnefoy).

En cheminant au sortir du Sunside avec des paroles de Bessie Smith dans la tête, on rêve de voir le groupe capter sur disque ce souffle live qui rend ses prestations en concert aussi captivantes qu’essentielles.

Photos ©Patrick Martineau/JzzM

 

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