Le 19 mars, Sarah Lenka a fait sa première scène au Café de la Danse. Ce concert était aussi l’occasion de présenter au public pour la première fois les chansons de son nouvel album Women’s Legacy , qui traite de la maltraitance des femmes.

Nous avions quitté Sarah sur un album, I Don’t Dress Fine, dédié à la grande chanteuse de blues, Bessie Smith,  en qui elle voit une pionnière, non point seulement de la lutte des droits civiques aux Etats Unis, mais également du combat pour l’égalité femmes hommes, ainsi que de la cause des femmes en général. Ce nouveau disque est concentré sur l’idée de (re)donner une voix à celles qui furent aussi des victimes de l’esclavage, et d’emblée, il est aisé de voir que l’artiste associe plus largement la cause des femmes à celle des combats pour l’égalité qui jalonnent l’histoire du monde.

Autour de la chanteuse, Taofik Farah (guitare), Géraud Portal (contrebasse), Công Minh Pham (claviers), Yoann Serra (batterie) et Raphaël Chassin (percussions), enrichissent la pâte sonore de leurs interventions, générant un beau background harmonique à un matériau composé, pour l’essentiel, de classiques ainsi que d’un certain nombre d’apports créatifs personnels.

Nous sommes ici dans un univers conçu comme un véritable creuset, celui d’où naquirent le blues et la soul music, le folk, la country et le rythm’n’blues. Ce proto-jazz pourrait facilement s’arrêter à la musique de la Nouvelle Orléans n’était son ambition de traduire en actes un élan libertaire propice à de nombreuses ramifications musicales. La manière dont Sarah Lenka parle d’une souffrance universelle en forme de rédemption personnelle est tout à fait singulière, une démarche qui touche à sa vocation même d’artiste. Ce mélange de force persuasive et de sensibilité à fleur de peau, de tristesse lucide et de joie instinctive, nourrit sa présence sur scène, faisant des concerts qu’elle donne une expérience à part entière, de celles qui convainquent de la possibilité d’un optimisme irréductible à la tournure des événements, des circonstances sur lesquelles nous n’avons pas de prise. La rumeur des siècles confère à ces voix ressuscitées un pouvoir d’émotion incoercible, et l’interprétation générale est de belle qualité, suffisamment pour qu’on en reste suspendu au hoquet d’une cymbale, à un éclat de voix, une pulsation de contrebasse ou une note de guitare syncopée.

Le caractère enjoué de la formation, une convivialité compatible avec une certaine gravité sans jamais compromettre ce qui fait de cette soirée une fête, est un paradoxe apparent qui sert un propos fondamental, joliment souligné par le fait que la plupart des femmes évoquées ce soir avaient la pudeur et la dignité de ne pas s’appesantir sur leurs souffrances, célébrant, à l’instar de la formation, le moment présent et la possibilité d’être heureux, fût-ce momentanément. C’est cette grâce qui permet de se frotter à des compositions aussi ancrées dans leur époque que Trouble So Hard et Another Man Done Gone de Vera Hall (en duo avec Ben l’Oncle Soul), restituant l’esprit psalmodié de l’original. Autre titre mythique,  The Story of Barbara Allen narre les pensées d’une femme au fond de sa cellule de pénitencier, à l’origine ballade celtique mais qui fait partie intégrante d’un fonds culturel européen dans lequel les compositeurs américains puisent toujours. Le groupe associe pour ce faire des harmonies savantes à des percussions quasi-tribales, sorte d’esperanto d’un monde qu’on pourrait qualifier d’euramérindien. Un discours qui matérialise le tronc commun d’où sont issus nombre de classiques, en fédérant les énergies autour d’un projet identifié, le cri d’un peuple asservi, sa quête d’identité, ses revendications légitimes.

Sarah Lenka demeure plus proche de Billie Holiday que d’Ella Fitzgerald dans son phrasé et son timbre de voix , (Ain’t Nobody’s Business If I Do), et la gaieté authentique qui se dégage des interventions parlées dont elle se fend tout au long du gig en dit plus long sur son parcours personnel que ne le ferait un long développement. De ce point de vue, Ain’t Gonna Let Nobody Turn,  si emblématique de l’histoire du mouvement des droits civiques aux USA, apporte à la prestation cette part d’audace indissociable des combats qui restent à mener, tandis que Diamond Joe traite davantage des souffrances indicibles endurées par tout un collectif humain, avec ses tonalités métalliques qui viennent enrichir la trame rythmique, offrant comme un soubassement matériel au bruit des chaines et outils dont se servaient les esclaves. Diamond Joe et Oh Death furent interprétés par Bessie Jones, et résonnent comme un défi à la douleur et à la mort, processus métamorphique que populariseront de grands bluesmen comme Robert Johnson et Leadbelly.

Si ces voix paraissent si actuelles, c’est bien grâce au travail du groupe qui prolonge ici l’héritage d’artistes majeurs, s’attachant à restituer une parole aux plus humbles en reflet à ce qui devrait toujours constituer la préoccupation majeure de nos sociétés développées. Ce qui fut l’état d’esprit de l’ethnologue Alan Lomax, qui collecta ces chants de femmes et d’hommes, se trouve comme amplifié par l’itinéraire d’une femme qui cherche aussi, et de façon évidente, à donner de la voix au nom de toutes les autres femmes.

Jamais mieux, peut-être, que sur le chant de travail Black Betty ne résonne mieux l’âme balbutiante et forte d’esprits volatiles parce qu’immémoriaux.

Le Riding in a Buggy de Vera Hall demeure un des moments forts du set, à la fois grave et léger, suscitant un contre-chant qui confère par contraste un caractère incantatoire à la reprise de fin de concert, Ain’t Gonna Let Nobody Turn Me Around aux côtés de Ben l’Oncle Soul et Carlos Lopes, un chanteur originaire du Cap Vert à l’univers soul et jazz, sorte de synthèse de l’univers de Sarah Lenka, où l’amitié et les rapports humains jouent un rôle essentiel dans son inspiration d’artiste comme dans sa vie de femme.

© All Photos, Patrick Martineau.

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