Quinze réalisations marquantes, gardées sous le coude, méritent – également – le coup de chapeau. Mise en bouche avec trois coups de coeur : Frank Woeste, Kinga Glyk, Oran Etkin.

Frank Woeste a enregistré deux disques de duos sur un concept immuable. Le pianiste allemand, qui vit en région parisienne, compose pour un musicien. La paire entre dans son studio (Libretto) à Antony. Ils improvisent sur un thème, que le soliste découvre. Gravent plusieurs prises. En choisissent une. C’est ainsi que nous arrive Libretto Dialogue #23. La pièce ouvre le second album des Libretto Dialogues. Le titre transfigure l’album. L’air est sublime. L’énoncé et l’improvisation de Rick Magitza valent leur pesant de diamants. L’ancien saxophoniste ténor de Miles Davis (Rick : «n’exagérons rien, neuf semaines en 1988») déroule la mélodie posément, raconte une histoire. Les phrases ciselées, lyriques, enchaînées, s’accélèrent, enfin se posent. Je suis allé les écouter au Sunset le 20 novembre. La magie, encore. Le secret? Frank Woeste : «je compose en ménageant le plus de liberté au soliste. Pour Rick Margitza, il fallait insister sur l’aspect mélodique». A côté de lui, pendant la pause du Sunset, Margitza, installé à Paris depuis 2003, me le confirme : «je me suis trouvé en terrain connu. A mon sens, l’essence de la beauté réside dans la mélodie. Forcément, je me suis impliqué dans le projet». Frank Woeste fait jouer son vis-à-vis, grâce à un minimum d’arrangements. improvise la suite – sur le disque comme en concert. Son jeu subtil ouvre la mélodie de Libretto Dialogue #23 comme une fleur. Puis la résolution. En douceur. Sur la scène, Eric Vloemans (trompette), Stéphane Galland (batterie), Julien Herne (contrebasse), complètent un quintet qui nous emballe (cf Nouakchott). Sur le disque, galerie de pointures : Bojan Z – Gilad Hekselman – Frank Agulhon – Walter Smith III – Nelson Veras – Eric Legnini – Ryan Keberle – Lage Lund – Stéphane Galland. Un trésor. Mieux : un filon.

CD – Frank Woeste, Libretto Dialogues vol.2 (PhonoArt)

CD – Frank Woeste, Libretto Dialogues vol.1 (PhonoArt)

Kinga Glyk, la bassiste polonaise, avoue deux idoles : Jaco Pastorius et Marcus Miller. La voilà désormais en route pour empoigner l’héritage du second. La basse chante comme la sienne. Comme le New Yorkais, elle a transformé un élément de la section rythmique en instrument solo. Comme chez lui, la mélodie prime. Quant au genre musical, cochez la case jazz-funk. Elle m’a raconté son histoire en 2017, de passage à Paris, dans le café au pied de la Tour St-Jacques : «bébé, la basse me fascinait déjà. A trois ans, je me plantais devant la radio. Je cherchais le son de la basse dans tous les morceaux. J’en ai réclamé une. Mon père, Irek, a rechigné. A onze ans, enfin, il m’a offert une Fender Jazz Bass (il en avait besoin pour diriger un orchestre familial, le Glik PIK Trio, avec mon frère). A 19 ans, nous avons gravé un disque en public. Peu après, l’idée m’a prise de poster Tears in Heaven sur Youtube, à travers Bass Player United, le portail dédié aux bassistes. J’aime beaucoup le morceau, la profondeur du thème, la beauté des paroles. Les messages ont déboulé du monde entier : «Qui êtes-vous? On ne vous connaît même pas! La basse chante, c’est incroyable». J’ai l’impression de me réveiller chaque jour dans un rêve». Après le triomphe (22 millions de clics) de la version en solo du titre de Clapton (Tears in Heaven), tourneurs et producteurs ont déferlé sur la précoce. Elle fêtera ses 23 ans au New Morning en janvier (1997, Rydultowy). Voici le quatrième album. En trio : son oeuvre la plus personnelle. Elle compose neuf morceaux sur douze. Dès le titre d’ouverture, elle annonce la couleur : ça chauffe (Let’s Play som Funky Groove). Elle transforme Lennie’s Pennies de Tristano en manifeste du groove. La ligne de basse – impeccable – captive. Elle gratifie la balladeEnu Maseti d’un chorus envoûtant. La maîtrise dans les solos en impose. La basse électrique a trouvé sa reine. On clique tous pour Kinga.

CD – Kinga Glyk, Feelings (Warner Music)

CONCERT le 23 janvier 2020 au New Morning (Paris)

Oran Etkin énonce le principe : «toute mélodie doit devenir chantable par des gamins». Sans doute l’héritage du vinyle de Louis Armstrong que ses parents lui offrirent, à Boston – il avait cinq ans. Lui, que l’icône George Garzone forma aux solos de Lester Young; lui, que j’écoutais en duo avec le fantastique pianiste Sullivan Fortner, dans une salle confidentielle de Paris (le club des Tepfer); lui, le monstre de la clarinette, anime aujourd’hui dans le monde entier des spectacles pour enfants. Je suis allé vérifier le concept au Sunside. Salle comble. La formule fonctionne. Les enfants entonnent les refrains; mordent aux relances – en français, s’il vous plait! – d’Oran; répondent aux questions; se rapprochent de la scène. Surtout, les gosses suivent Clara, la clarinette klezmer virtuose. Celle-ci dandine à travers les tableaux du monde. Rythmes du Zimbabwe, cristal de la balalaïka, berceuse turque, Airs des Roms de République tchèque, fleurs de cerisiers du Japon, cacahuètes salées de Dizzy à New York, jazz de La Nouvelle Orléans, les évocations ne manquent pas pour se déhancher. Les enfants ne s’en privent pas. Accompagné par deux musiciens parisiens, Cynthia Abraham (batterie, chant) et Remi Gaché (tuba, chant), Oran balade son petit monde, tel le Joueur de Flute de Hameln. Sauf que lui, Oran, on a compris qu’il leur voulait du bien.

CD – Oran Etkin, Un tour du monde avec Clara Net (Sound Surveyor Music). Version française.

CD – Oran Etkin, Wake Up Clarinet (MOTEMA/Harmonia Mundi)

Géraldine Laurent (photo Anthony Voisin), l’une des plus fulgurante boppeuse de l’après-Parker signe Cooking, un album abouti, produit par Laurent de Wilde. Comme le train slalomant au bord du canyon dans un western, le débit précis, lyrique, précipité, empreint de prises de risque, nous zèbre de frissons. La combustion incessante, la force du discours, éclairent chaque note. Les idées circulent. Nos émotions saluent au passage quelques figures de légende : Sonny Stitt, Eric Dolphy, John Coltrane, Sonny Rollins, Art Pepper. Les combinaisons bouillonnent. Complicité idéale avec Donald Kontomanou (batterie) – Yoni Zelnik (contrebasse) – Paul Lay (piano)! On entame l’écoute comme en poussant la porte du Sunside, le club parisien qui applaudit régulièrement la soliste : les yeux s’ouvrent, la respiration se bloque, la bouche lâche un souffle d’admiration. On a envie de crier de joie. L’on se retient : bien étourdi qui louperait la phrase qui suit.

CD – Géraldine Laurent, Cooking (Gazebo/L’Autre Distribution) – Concerts les 3 et 4 janvier au Sunside

Jeff Lorber et Mike Stern, le claviériste et le guitariste (à gauche, photo Raj Naik), le Californien et le New Yorkais, sortent un album qui marquera le jazz-fusion. Aux manettes de Jimmy Haslip, fondateur des Yellow Jackets, la musique des deux larrons déménage de bout en bout. Chacune des deux pointures se sont croisées quand Stern jouait avec Miles Davis dans les années 80. Ils n’avaient jamais joué ensemble. Chacun a enregistré des dizaines de disques à son nom : Lorber avec son groupe Fusion – Stern avec Jaco Pastorius, Joe Henderson ou les Brecker Brothers. Pour l’un comme pour l’autre, je n’ai rien entendu de meilleur.

CD – Jeff Lorber Fusion – Mike Stern, Eleven, Concord Jazz/Bertus

Le Trio Viret porte le nom du contrebassiste Jean-Philippe Viret. Que l’on en déduise aucun leadership : depuis vingt ans et 8 albums que la formation nous transporte, survient avant tout à l’esprit l’osmose de trois personnes. Le pianiste Edouard Ferlet et le batteur Fabrice Moreau pourraient aussi prêter le patronyme à la formation, puisque l’interaction des trois porte la musique savante et instantanée. Une connection extra-sensorielle anime leur jeu, plus que jamais dans Ivresse, où l’écoute réciproque nourrit l’imaginaire de chacun des membres. La logique de partage – pareilles énergies, pour pareille dentelle! – rend chaque note, chaque phrase, chaque pièce, chaque oeuvre précieuse.

CD – Trio Viret, Ivresse (Melisse/Outhere)

Louis Sclavis compose pour la seconde fois en partant de l’oeuvre du plasticien Ernest Pignon-Ernest. Les deux artistes s’apprécient depuis leur première collaboration en 2002 sur l’album Napoli’s Waltz. Dans la formule récente pour le leader de cet impressionnant quartet (Benjamin Moussay, claviers; Sarah Murcia, contrebasse; Christophe Lavergne, batterie), Sclavis improvise sur les collages de Pignon-Ernest. Le phrasé libéré par la carure et la densité de jeu de ses compères, clarinette et clarinette basse glissent, inventent, s’emportent, charment, se radoucissent, cela avec une maestria époustouflante. Un disque splendide et fondateur. Sclavis rayonne aujourd’hui sur le jazz français. Sclavis est devenu une école.

CD – Louis Sclavis, Characters on a Wall (ECM/Universal)

Tom Rainey Trio avec Ingrid Laubrock (saxophones) et Mary Halvorson (guitare) met à nouveau en valeur l’épouse allemande du batteur américain, Tom Rainey. Laubrock, au ténor ou au soprano, surfe sur les bruissements millimétrés du leader, agrippe la moindre allusion, tresse une histoire, déborde d’invention, de feeling. Mary Halvorson, comme d’habitude, ouvre des univers. Son langage habile, affranchi de tout ancrage, surgissant de nulle part, regorge de trouvailles, pétille, imagine. La stature des individualités ne freine aucunement la force collective. Pour son quatrième opus, le Trio – qui tient le haut du pavé de la scène new yorkaise – nous subjugue à nouveau.

CD – Tom Rainey Trio, Combobulated (INTAKT/Orkhêstra)

Simon Goubert, (ci-dessus, photo Nathalie Courau-Roudier) entendu pour la première fois avec Archie Shepp, à Montreuil, dans les années 80. Impressionnant. Quelque soit la stature de l’artiste qu’il accompagne, le musicien se hisse au niveau. Dans tous les genres (chanson, rock, musique progressive, jazz), Goubert tutoie le gratin. Premier batteur à recevoir le Prix Django Reinhardt de l’Académie du Jazz (1996), le Rennais signe un disque lumineux, avec des artistes à part : Sylvain Kassap (clarinettes); Stella Vander, Annie Ebrel (voix); Sophia Domancich (piano); Michel Edelin (flute); Vincent Lê Quang (saxes); Hélène Labarrière (contrebasse); Emmanuel Bex (orgue).

CD – Simon Goubert, Nous Verrons (Ex-Tension/Bertus)

Scott Hamilton. Le saxophoniste ténor perpétue le torrent musical qui submergea le début du vingtième siècle – celui des «années saxo» – grâce à Coleman Hawkins, Ben Webster, Chu Berry, Walter Thomas, Lester Young, Chew Berry, Harry Carney. L’Américain s’attaque cette fois au «Songbook» des chansons populaires danoises. Aucun élément naturel ne s’interpose entre son swing irrépressible et les chansons traditionnelles. Scott Hamilton aura 65 ans en 2020. S’il lui prend un jour d’inscrire Mon Beau Sapin à son programme, je vois mal comment quiconque – à plus forte raison un amateur du jazz des années trente – pourrait s’empêcher de claquer des doigts. L’improvisateur pose également devant lui les partitions de musiciens danois connus (du contrebassiste Nils Pedersen, par exemple).

CD – Scott Hamilton Quartet, Danish Ballads and More (Stunt/UVM)

Daniel Erdmann’s Velvet Révolution. Avec Won’t Put No Flag Out, le trio du saxophoniste allemand Daniel Erdmann, vivant en France (la chance!), remet la tournée trois ans après A Short Moment of Zero G. Le violon de Théo Ceccaldi (Freaks), le vibraphone et les percussions de Jim Hart (Cloudmakers), le ténor d’Erdmann (Das Kapital), tricotent des motifs simples, subtils, désarçonnants, oniriques, capiteux. Le son rappelle le jazz de chambre de Jimmy Giuffre, période Atlantic. On se laisse bercer par l’ingéniosité des compositions, enchanter par la cohérence de la musique, épater par la virtuosité des solistes .

CD – Daniel Erdmann’s Velvet Révolution, Won’t Put No Flag Out, (BMC Records/Socadisc)

Fred Hersch Trio. Hersch au piano, John Hebert à la contrebasse, Eric Mc Pherson à la batterie. La formation fête ses dix ans. L’Américain a marqué le jazz. Le piano jazz par excellence, aujourd’hui, c’est lui. La bonne idée, par conséquent, du label Palmetto, de prendre date avec l’intégrale (six bijoux gravés)! La puissance d’invention, la sensibilité du natif de Cincinnati (1955), explosent. Le coffret concentre en cinq albums (dont un double), un monde d’harmonies, de mélodies, de compositions lyriques, de feeling, d’interprétations de standards, d’éclairs. Un univers dont profitent les veinards qui viennent à ses – nombreux – concerts en France. L’Europe entière réclame Hersch.

CD – Fred Hersch Trio, 10 Years, 6 Discs (Palmetto Records/Bertus Distribution)

Notons l’enregistrement homérique de la radio WDR, arrangé par Vince Mendoza, où le pianiste tient la dragée haute à un orchestre surpuissant.

CD – Fred Hersch and the WDR Big Band, Begin Again, dirigé par Vince Mendoza (Palmetto Records/Bertus Distribution)

Daniel Zimmermann allie l’expressivité originelle du trombone à un phrasé ultra-sophistiqué. Le son, paradoxalement suave, avance en heurtant des épaules, comme pour être sûr que tout le monde reste attentif à l’histoire passionnante qu’il raconte. Dans le quartet de Dichotomie’s, le pianiste Benoît Delbecq, rayonnant comme toujours, réserve aux improvisations du leader des espaces inattendus. Maître des changements d’itinéraires, Delbecq facilite la marche. Remi Sciuto assure le rôle de bassiste au saxophone basse. Brillamment. Franck Vaillant irrigue l’avancée tous terrains des pluies bienfaisantes de rythmes dont il garde le secret.

CD – Daniel Zimmermann, Dichotomie’s (Label Bleu/L’Autre Distribution)

Concert le 20 février au Rocher de Palmer (Gironde)

Nat King Cole L’immense succès du chanteur populaire né dans l’Alabama, éclipse le pianiste d’exception du début, période surnommée Les années pré-Capitol. NKC a compté parmi les totems du piano jazz. Le maître laissa une empreinte sur la plupart de ses pairs. S’en réclamaient Oscar Peterson, Bill Evans, Errol Garner, Wynton Kelly. Encore aujourd’hui : Ahmad Jamal et Monty Alexander. Plusieurs sorties rendent un hommage mérité au Roi.

CD – Nat King Cole, Incomparable (3 CD, Cristal records). Livret de Claude Carrière.

CD – Nat King Cole, Hittin’ the Ramp: The Early Years (1936-1943), L’intégrale des enregistrements d’avant l’époque Capitol (Coffret 7CD/10 vinyles, Resonance Records)

Juliette Gréco reviendra forcément sur le tapis en 2020, année qui célèbrera le centième anniversaire de la naissance de Boris Vian. Le nom – et la voix sensuelle – de Juliette Gréco, sont indissociables de l’effervescence musicale et intellectuelle de Saint-Germain-des-Prés. On pense à une légion de créateurs phénoménaux, que l’égérie des jazzmen découvre notamment en fréquentant Le Tabou – créateurs qu’elle interprète ici, sur des versions rares ou inédites (Raymond Queneau; Georges Brassens; Robert Desnos; Pierre McOrlan; Charles Trénet; Jacques Brel). On savoure le duo piquant de Gréco avec Jean Constantin, sur une composition singulière de Jeff Davis (Je Prends les Choses du Bon côté). Sans oublier Léo Ferré. Les titres La Guinche, ou Jolie Môme,soulèvent le coeur et l’esprit.

CD – Juliette Gréco, Live in Paris 1956-1961 (Frémeaux et Associés/SOCADISC)

 

Cette chronique est originellement publiée sur le Blog de Bruno Pfeiffer « Ça Va Jazzer »

 

©Image couverture par Bruno /Germany de Pixabay
©Image header par Public Co de Pixabay

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